Université de quartier

La domination n’est pas le mal

Jeudi 9 mars 1995
1996.
 

Bonsoir Madame, bonsoir Mademoiselle, bonsoir Monsieur. On salue ainsi l’assemblée, c’est ce que prescrivent les usages. On s’adresse à chacun en particulier et non collectivement à tous, et chacun reçoit une appellation qui signifie littéralement : Monsieur, "Monseigneur", Madame, "ma Domina" - je ne dirais pas "ma maîtresse", parce que le mot a pris un autre sens - et Mademoiselle, "ma petite dame". Donc ces appellations sont restées courantes malgré la prescription révolutionnaire et les usages dérivés qui voudraient que nous nous usions du "citoyen", du "camarade" ou de toute autre appellation neutralisée. Nous continuons à dire largement "Monsieur" et "Madame".

Il est intéressant de le remarquer, avant que ces appellations soient proscrites par la Révolution, elles ont d’abord connu une évolution contraire. C’est-à-dire qu’elles se sont répandues ; on pourrait dire qu’elles se sont démocratisées. Madame ou Monsieur, c’était un titre qu’on ne donnait normalement qu’aux seigneurs, à ceux qui étaient des hommes libres et dominants, par opposition aux serfs ou à ceux qui étaient dépendants. Mais, selon une pente bien naturelle, les appellations les plus flatteuses se généralisent, parce qu’on a toujours intérêt à flatter les gens : "Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute." Et l’on n’a pas attendu le Bourgeois gentilhomme pour régaler des titres les plus fameux les personnes les moins fondées à les porter.

Est-ce qu’il n’y a là qu’un phénomène relevant de la vanité humaine ? Je ne le pense pas. Au contraire, il convient, dans l’esprit, que nous nous appelions les uns les autres : "Monsieur, Madame" ; dire cela, c’est une autre manière d’affirmer la thèse titre de ce soir : "La domination n’est pas le mal". Bien au contraire, la domination est un fait humain, un fait qui appartient à l’humanité, un trait caractéristique de l’homme. Le rapport entre "domination" et "monsieur, madame", est particulièrement clair en ce qui concerne "madame", puisque dans "madame", il y a encore domina, dont le masculin est dominus - l’un et l’autre donnant "domination" en français -. Et de ce point de vue, c’est la relation amoureuse qui est le lieu le plus instructif. Deux amoureux, - un monsieur et une dame, ou un jeune monsieur et une demoiselle -, ne se considèrent mutuellement pas du tout comme des "citoyen, citoyenne", "camarades" ou "copain, copine". Le propre du sentiment amoureux, c’est de faire considérer l’autre avec une charge émotive très importante, c’est d’avoir pour l’autre un regard d’adoration. L’adoration est faite tout autant d’extrême respect et d’extrême affection.

L’amour fait considérer l’autre comme "seigneur". C’est une vérité qu’on peut lire dans la littérature classique, tout particulièrement celle de l’amour courtois, mais aussi dans le cinéma contemporain : quelle que soit sa violence, quelle que soit sa recherche effrénée des sensations les plus extrêmes, et même lorsque cette réalité est marquée en négatif, il demeure que, comme dit une actrice célèbre - qui n’est ni un auteur de l’Académie, ni une autorité morale, mais quelqu’un de simplement représentatif de son époque et de sa société - : "L’amour est toujours affaire de servitude."

Nous reviendrons là-dessus. Mais d’abord, précisons un peu plus ce que nous entendons par "domination". Parce que je ne suis pas innocent en vous proposant une rencontre dont le titre est : "La domination n’est pas le mal", je sais bien que ce titre est provocateur. Spontanément, nous considérons la domination comme insupportable, comme un mal en soi. C’est un fait de civilisation. Quand nous disons "domination", nous pensons "écrasement", "irrespect", "exploitation", "oppression". Un des objectifs de cette soirée, c’est de vous proposer de changer d’idée à ce sujet, si toutefois mes arguments vous convainquent.

Qu’appelons-nous domination ? L’image associée à cette idée est tout simplement la géographie symbolique de ce qui est plus haut - ce qui reste d’ailleurs un des sens du mot : ce qui domine, c’est ce qui est plus haut -. Donc, la domination, c’est une situation. Ce qui est plus haut descend vers ce qui est plus bas, en vertu de la gravitation : les fleuves vont des montagnes vers la mer. En électricité, on définit par convention le sens du courant comme allant du potentiel le plus élevé vers le potentiel le moins élevé. L’analogie du courant électrique nous permet de comprendre que la domination permet la circulation, le mouvement élémentaire de la communication. S’il y a égalité de potentiel, il ne se passe rien. Le courant passe lorsqu’il y a différence de potentiel.

Revenons à la réalité humaine : la domination est un trait, une dimension de l’homme. Toutes nos situations humaines sont pétries de domination. Tant il y a de domaines, de réalités, de registres, dans lesquels nous pouvons être à des hauteurs extrêmement différentes. On peut être d’abord tout simplement plus ou moins élevé au-dessus du sol : l’expérience de la domination par la taille est quotidienne dans les lieux publics. Il n’est pas du tout indifférent que l’un soit plus haut que l’autre. La domination physique peut être d’altitude, mais aussi de corpulence, de force. C’est une expérience immédiate. Je me rappelle un jour en bateau, dans l’océan Atlantique entre le continent et les Açores, par un après-midi tranquille, m’être retrouvé sur le pont devant, à une douzaine de mètres de moi, une masse qui était aussi longue que le bateau, et ce n’était que le dos légèrement émergé d’un cétacé. Instantanément je me suis figé. La domination physique était si immédiate, il était si évident que cet être, qui était là, nous tenait en son pouvoir... un mouvement d’humeur et, d’un coup de queue, il nous anéantissait. C’est une sensation immédiate, et nous l’avons avec nos contemporains dans certaines circonstances.

Je ne m’étendrai pas sur la domination dans le domaine de la richesse. Et la domination de la beauté... Et naturellement, tous les rapports de domination institués : la position sociale, la fonction - en uniforme ou non -, le grade... Ai-je parlé du savoir ? Les registres sont innombrables dans lesquels nous sommes, les uns et les autres, situés à un potentiel plus ou moins élevé. C’est perpétuellement que nous éprouvons la domination de l’autre sur nous, ou de nous sur les autres.

J’ai dit que la différence de potentiel permettait la circulation. Potentiel : le mot évoque l’idée de "pouvoir". La domination est toujours une situation de pouvoir. La domination, c’est la situation, le pouvoir, c’est ce qui peut aller de celui qui domine à celui qui est dominé. Si quelqu’un a des informations et que les autres ne les ont pas, celui qui a les informations a le pouvoir de les communiquer aux autres. En même temps que je sens sa domination, j’ai présent à l’esprit le pouvoir qu’a l’autre sur moi.

Or, au pouvoir de celui qui domine correspond immédiatement un contre-pouvoir de celui qui est dominé ; et cela de deux façons. Le dominé a d’abord un pouvoir de nuisance, s’il n’est pas content : c’est le pouvoir de protester, et c’est un pouvoir considérable. Pourquoi crie-t-on quand on a mal ? Parce que, en principe, on a mal quand on est blessé, si on est blessé c’est peut-être parce qu’on est attaqué par un adversaire plus fort, et crier, c’est protester. Le cri est en soi une défense. Le cri est désagréable. Les cris de protestation ont une caractéristique commune chez tous les vivants : ces cris sont aigus, perçants. Plus on veut protester, plus on monte dans les aigus. Et plus le cri est désagréable. C’est aussi l’observation qui est faite sur les petits d’animaux qui réclament leur nourriture : leurs cris sont aigus pas seulement parce que la voix des petits est aiguë - ce qui est une disposition convenable de la nature -, mais parce qu’en plus quand ce sont des cris de plainte et de réclamation, ils vont se loger dans les plus aigus possibles. Il vous est peut-être arrivé d’entendre de ces plaintes obsédantes : si vous avez un nid sous le toit de votre maison et que les oisillons ont des parents un peu négligents, vous aussi, vous subissez la protestation.

Le pouvoir de protester parce qu’on n’est pas content est physique, et il est important. Mais la deuxième dimension du contre-pouvoir de celui qui est dominé est encore plus importante, c’est le pouvoir de manifester son contentement. C’est le plus considérable de ces pouvoirs, parce que le contentement de l’autre est une profonde satisfaction.

Il y a un équilibre qui se fait : celui qui est nourri est satisfait d’avoir la nourriture, mais celui qui nourrit éprouve la profonde satisfaction de contenter l’autre. La satisfaction de satisfaire l’autre est peut-être seconde dans l’expérience humaine, mais elle est supérieure en intensité. Et pour celui qui domine, et pour celui qui est dominé, il y a pouvoir, et il y a liberté d’user de son pouvoir - c’est aussi nécessaire pour qu’il y ait domination réelle -. Un pouvoir humain, c’est un pouvoir dont on peut user ou ne pas user. Cette liberté est en soi bonne. Elle est celle de celui qui domine, et celle de celui qui est dominé. Pour celui qui domine, c’est évident, celui qui a le pouvoir, a aussi le pouvoir de retenir. Mais pour celui qui est dominé, c’est vrai aussi. Par exemple un tout-petit qu’on a laissé seul peut faire la tête à ses parents quand ils reviennent. C’est une expérience douloureuse pour les parents. Ainsi le tout-petit est capable de refuser le témoignage de sa satisfaction. Il est libre d’user ou de ne pas user de son propre pouvoir. Bien entendu, c’est une capacité que l’on ne perd pas avec les années, certains même affinent extrêmement la maîtrise de ce pouvoir.

La liberté d’user de son pouvoir est en soi bonne, elle fait partie de l’humanité et de la façon humaine de dominer. Alors, qu’est-ce qui ne va pas avec la domination ? Quand est-ce que cela ne va plus ? Cela ne va plus quand on fait sentir son pouvoir. C’est l’expression de l’Évangile, en particulier en Marc 10,35-45 - l’épisode de la demande des fils de Zébédée - quand Jésus explique aux disciples : "Vous le savez, les puissants de ce monde se font appeler bienfaiteurs, et ils font sentir leur pouvoir. Pour vous, rien de tel." Cette expression est à prendre très précisément : faire sentir son pouvoir. Ce n’est pas un mal en soi de sentir le pouvoir de l’autre. Même si cela fait mal. Par exemple, le jour où leur bébé fait la tête, les parents sentent son pouvoir de refuser le témoignage de sa satisfaction, et cela leur fait mal ; mais ce n’est pas un péché du bébé. En revanche, faire sentir son pouvoir, c’est user de son pouvoir pour qu’il soit perçu comme pouvoir. Là est la perversion de la domination : vouloir jouir de son pouvoir comme pouvoir.

La liberté est bonne en soi. Elle suppose que l’on soit quelquefois amené à donner à sentir son pouvoir. Mais ce n’est pas ce qui est voulu. C’est parce qu’on ne veut pas pour une autre raison user de ce pouvoir que l’on frustre l’autre dans son attente. Alors l’autre sent le pouvoir. Mais dans les rapports sains de domination, cet effet n’est pas voulu, il est même autant que possible évité. La perversion, c’est le contraire.

Du coup, parce que l’homme découvre la jouissance de la domination comme domination, il peut s’attacher à cette jouissance d’une façon qui en réalité va immédiatement nuire à sa liberté et à la liberté d’autrui. Pour celui qui domine, le fait de s’attacher à ce plaisir de dominer va l’amener à assurer sa domination. Il va prendre des mesures pour que sa domination perdure. Il va essayer d’éviter que l’autre soit libre de se soustraire à sa domination.

Assurer sa domination ce sera empêcher l’autre d’exercer sa liberté, d’exercer librement son contre-pouvoir. On "enferme" l’autre, dans des liens matériels ou non matériels, par tous les moyens de contrainte imaginables, de manière à l’empêcher d’exercer cette liberté. Mais la perversion peut être aussi dans l’autre sens. J’ai dit que la satisfaction de satisfaire est probablement pour l’homme une expérience plus forte que la satisfaction tout court - "Il y a plus de joie à donner qu’à recevoir", dit saint Paul en attribuant cette parole au Seigneur -. Celui qui a le pouvoir de témoigner sa satisfaction dispose donc aussi d’un pouvoir très réel, et il peut être aussi amené à la perversion de jouir de ce pouvoir comme pouvoir, il peut être amené à enfermer l’autre dans son rôle de donneur de satisfaction. Il y a des poursuites amoureuses : pourquoi cela peut-il marcher de poursuivre quelqu’un de ses assiduités ? Une personne A n’est pas attirée par la personne B, et B poursuit A de ses assiduités. Et quelquefois ça marche, alors que ça devrait être exaspérant. Pourquoi ? Parce que B poursuit A de ses témoignages de satisfaction, qui représentent une satisfaction pour A. C’est ainsi que quand vous avez un persécuteur habituel, le jour où il n’est pas là, il vous manque.

Je ne vais guère aller plus loin dans cette analyse anthropologique, psychologique, de la domination et de ses perversions. Juste encore une remarque. À propos de relations amoureuses, la relation de l’homme et de la femme a ceci de remarquable que ce par quoi l’un attire l’autre, c’est son absolue domination dans son registre propre. Autrement dit, la femme domine absolument l’homme en féminité. La femme est excellente en féminité et l’homme est excellent en masculinité. C’est la définition de la relation amoureuse, de la distinction, dans le genre humain, des hommes et des femmes. Et chacun est pour l’autre l’être qui peut apporter, de façon quasi souveraine, l’excellence dans son propre registre.

Que pouvons-nous faire dans cette situation où la perversion des rapports de domination est tellement générale que nous en venons à identifier domination et mal ? Si la perversion de la domination qui consiste à jouir de la domination comme domination est le mal, alors tous les rapports de domination sont le lieu d’une perversion possible. Et donc je ne m’étonne pas que l’on en vienne à identifier domination et mal. Cela dit, la doctrine du péché originel nous éclaire, nous qui avons reçu la Révélation. Nous comprenons pourquoi les rapports de domination sont si généralement pervertis : c’est le péché originel. Tandis que si vous dites seulement : la domination c’est le mal, vous projetez une idée de l’homme parfaitement dénuée de tout intérêt et de toute vraisemblance : c’est l’homme unisexe, c’est l’homme "tous de même taille, tous de même beauté, tous de même poids"... je vous mets au défi de penser la différence sans la domination, et "l’indifférence" sans l’ennui mortel.

Ordinairement, nous vivons des rapports de domination plus ou moins pervertis. Mais nous n’avons pas pour autant oublié que la domination n’était pas le mal, et qu’elle pouvait au contraire être le bonheur, même lorsque l’idéologie du temps déclare le contraire. Nous n’avons pas oublié l’amour. Mais pour dire en quoi la domination - trait propre à l’homme - est aussi justement ce qui peut faire le bonheur de l’homme, je ne vois pas de meilleur passage que le passage par la parole de Dieu, par l’enseignement de l’Église. Voyons comment Dieu nous enseigne à guérir de la perversion de la domination. On ne guérit pas en supprimant. Peut-être pourra-t-on sauver quelqu’un en l’amputant d’un bras, mais ce n’est pas guérir un homme de sa maladie que de le supprimer tout entier. On guérit la domination pervertie en mettant en valeur ce qui est le plaisir normal et bon de la domination, qui n’est pas la domination elle-même, mais le fait de pouvoir quelque chose pour l’autre. De pouvoir servir l’autre.

Le service n’est pas du tout le contraire de la domination, mais le juste usage du pouvoir humain, et donc la finalité propre de la domination humaine. C’est ce que le Christ nous enseigne par le lavement des pieds, dans l’évangile selon saint Jean : A la fin du repas, il noue un linge autour de ses reins, il s’agenouille devant ses disciples et il leur lave les pieds. Puis il leur explique : "Comprenez-vous ce que je viens de faire ? Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous faites bien, car je le suis. Et voilà que je suis au milieu de vous comme celui qui sert."

L’Église n’a pas supprimé le principe des rapports hiérarchiques, bien au contraire. Le mot hiérarchie, qui est devenu synonyme de pyramide de dominations successives, signifie littéralement en grec "principe du sacré", ou "principe du prêtre". Certains pensent que l’Église, ce serait mieux sans les rapports hiérarchiques. Bien sûr le pape proteste : la doctrine de l’église dit le contraire. Mais cela ne convainc pas les certains en question. Tournons-nous vers la source de toute référence : la Bible. Croyez-vous que l’enseignement de la Bible justifie le moins du monde l’idée d’une suppression des rapports de domination ? Pas du tout, bien au contraire. Vous ne trouverez pas dans les Écritures, de près ou de loin, la moindre doctrine en ce sens. Vous ne trouverez pas d’autre exhortation que l’exhortation à la soumission.

La parole de Dieu nous exhorte constamment à la soumission, et uniquement à la soumission. Vous direz : "Le Christ est venu nous libérer, c’est dit et redit, et même annoncé par l’Ancien Testament". C’est vrai. Pourtant, est-ce que cela signifie que Jésus serait venu abolir les rapports de domination que j’ai évoqués ? Certainement pas ! Ni les rapports parentaux ni les rapports fonctionnels, ni les rapports naturels en général, ni les rapports institués, bien au contraire. Il est toujours dit : "Soumettez-vous aux autorités", de façon générale, même à ceux qui perçoivent les impôts. Même lorsque le fidèle est amené à ne pas obéir aux hommes, c’est encore à cause du commandement de soumission : il vaut mieux obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Si l’on se trouve dans le dilemme d’avoir à désobéir à Dieu ou bien à désobéir aux hommes, il faut désobéir aux hommes. Ou plutôt, il faut obéir à Dieu. Nous avons déjà parlé, je crois, du principe du moindre mal : quand on est devant deux maux, et qu’on peut faire que l’un arrive ou l’autre, ce qu’il faut, c’est éviter le pire. C’est pourquoi je me suis repris : il n’est pas correct de dire : "il faut désobéir aux hommes" ; on doit dire : "il faut obéir à Dieu". C’est une nuance qui a énormément d’importance : je ne choisis pas le moindre mal, je choisis d’éviter le pire. De même, je ne choisis jamais la désobéissance, fût-elle la moindre. Je choisis la plus grande obéissance.

C’est d’ailleurs une constante des récits de persécution, que les chrétiens n’étaient absolument pas insoumis aux autorités mêmes qui les persécutaient. Bien au contraire, même dans la persécution, ils continuaient à donner le témoignage de la soumission aux autorités, à cela près que, mis devant le dilemme d’avoir à obéir à Dieu ou aux hommes, ils obéissaient à Dieu, quel qu’en fût le prix à payer. Par exemple, le cas de cette légion romaine qui avait reçu l’ordre d’aller exterminer un groupe de chrétiens. Au moment de passer à l’action, découvrant qu’il leur fallait exterminer des chrétiens simplement parce qu’ils étaient chrétiens, ils ont réfléchi et se sont dit : "Cela, Dieu nous l’interdit, nous ne pouvons pas le faire." Alors l’empereur envoie des ordres : "Obéissez, ou l’on vous décime." Ils répondent : "Nous ne pouvons pas tuer des chrétiens." Alors on les décime. Une fois, deux fois, trois fois. Et pour finir, devant la résistance inflexible de la légion, on la fait exterminer par trois autres légions. Et les témoins de l’événement ne comprenaient pas : ils avaient en face d’eux une légion expérimentée, qui avait été choisie pour le travail qu’ils refusaient parce qu’elle était formée de durs à cuirs, d’excellents soldats courageux et sûrs, et ces hommes, qui étaient des lions au combat, se laissaient égorger comme des agneaux en faisant ce qui paraissait aux autorités la plus grande audace, qui était de ne pas obéir aux ordres.

Ce paradoxe, c’est le paradoxe chrétien. Et la liberté que nous recevons du Christ n’est en aucune façon un affranchissement de tous nos liens de soumission naturels, culturels, et institués, mais la liberté par rapport au péché, la liberté de ne pas pécher, et donc en particulier la liberté de ne pas céder à la tentation de la perversion des rapports de domination.

L’Église, ce n’est pas demain la veille qu’elle ne sera plus hiérarchique. De même que l’homme n’est pas l’équivalent des autres hommes - l’homme est constamment dans des rapports multiples de domination dans un sens ou dans l’autre - et que cela est inscrit dans sa nature et dans son histoire : l’homme naît enfant et il devient parent. La jeunesse est un temps intermédiaire, ce temps entre deux chaises, merveilleux et insupportable pour tout le monde. Le but de l’éducation, c’est de faire devenir parents les enfants. Et pourtant le rapport de fraternité est peut-être le plus grand, puisque d’ailleurs, dans le Christ, ce que nous disons de plus grand, c’est que nous sommes frères. Le rapport de fraternité est justement ce qui se réalise dans le fait de vivre de façon vraie et humaine les rapports de domination. C’est parce que l’on vit de façon juste, humaine, les rapports de domination, que l’on se reçoit mutuellement dans cette égalité qui la fine pointe de l’humanité, et qui est au-delà de toute égalité quantifiable, qui est l’égalité, tout simplement de l’être humain comme tel, comme être spirituel créé à l’image de Dieu, c’est-à-dire le centre de nous-mêmes, ce qui est à la fois le principe d’unité de tout nous-mêmes et qui n’est rien de ce qu’on pourrait qualifier de fini. C’est le sens du mot "amitié" quand, dans saint Jean, Jésus dit : "Je ne vous appelle plus serviteurs mais amis." Cette fraternité, cette amitié, est le fruit de l’amour qui est de vivre en vérité humaine les rapports de domination. Et cette vérité, c’est que toute domination a pour fin le service de celui qui est dominé, l’usage en faveur du dominé du pouvoir de celui qui domine.

Ce trio de positions - enfant, frère, parents -, a son parallèle dans les sacrements de l’initiation chrétienne : Baptême, Eucharistie, Confirmation. Et cela avec le même ordre de succession : dans l’histoire personnelle de l’être humain, on est d’abord enfant - mis au monde par des parents -, puis on connaît la fraternité - si on a la chance d’avoir des frères -, enfin l’on connaît le fait d’être parent. De même, on est baptisé, ensuite on fait sa première communion, puis on reçoit la confirmation, plénitude du don de l’Esprit Saint - ce qui est en quelque sorte l’état adulte du chrétien, et qui dit état adulte dit état parental -. Mais, dans cette succession, un renversement s’opère : de même que la relation de fraternité, si elle est comprise comme cette amitié dont parle le Christ, est au-delà des relations inégales d’enfants et de parents, de même l’Eucharistie accomplit tous les autres sacrements : dans le sacrement de la fraternité sont accueillis tous les rapports inégaux. Et ce parallèle-là se redouble avec les trois degrés du sacrement de l’ordre : diacre signifie serviteur - humainement le niveau du dominé (en grec, en latin, le mot enfant signifie aussi serviteur, esclave) ; prêtre, c’est presbuteros, l’ancien, ce qui ne signifie pas le plus âgé, mais celui qui est un chrétien "fini", qui peut discuter d’égal à égal avec les autres chrétiens finis ; enfin évêque, épiscopos, le surveillant, l’inspecteur, celui qui est au-dessus. Mais l’évêque ne cesse pas d’être diacre, et reste prêtre.

Donc, la perversion de ces rapports de domination, c’est le péché originel. Ce qui perd Ève et Adam, c’est la suggestion du serpent ; or le serpent était le symbole, dans l’Antiquité, du pouvoir politique. Ce qui n’est pas sans rapport avec le fait qu’il soit aussi un symbole phallique, le symbole phallique étant aussi symbole de pouvoir politique. La suggestion du serpent est justement de dire à Adam et Ève que Dieu veut leur faire sentir son pouvoir, donc de porter sur Dieu l’accusation de perversion, et de suggérer à Adam et Ève la même perversion, c’est-à-dire de s’intéresser à la domination comme domination, au pouvoir comme pouvoir. Alors même que Dieu était si peu jaloux de son pouvoir qu’il avait mis au milieu du jardin l’arbre de vie, c’est-à-dire sa propre nourriture de Dieu, censée rendre quiconque la mangeait "comme Dieu". Ce que Dieu offrait ainsi à l’homme, c’était l’égalité avec lui-même, Dieu.

Cette perversion du rapport de domination, c’est le péché originel, c’est celui qui nous entraîne aussi au refus de notre condition humaine. Notre condition humaine est charnelle, nous sommes chair, c’est-à-dire faibles, ce qui est dire d’une autre manière que le fait d’être dominé et dominant appartient à la nature humaine. Que nous soyons faibles, de notre faiblesse d’êtres de chair, cela fait que nous avons besoin de la domination d’autrui. Notre faiblesse est vulnérabilité, elle est dépendance. Ce qui nous rend capables d’avoir besoin de la domination de l’autre, c’est la faiblesse ; et ce qui nous rend capables d’avoir une domination à exercer, c’est la faiblesse de l’autre.

Le péché originel, qui est perversion des rapports de domination, est en même temps refus de cette faiblesse, d’où son caractère de contradiction en soi. Leur refus entraîne tout autant à l’exaspération des rapports de domination qu’à leur prétendue suppression. Il est intéressant de voir que la génération qui a inventé l’unisexe - comme théorie -, est la même qui s’exaspère dans un érotisme effréné. Certes, dans l’histoire du monde, les milieux les plus dépravés se sont toujours livrés aux perversions les plus extrêmes de la relation sexuelle ; mais ce qui est extraordinaire à notre époque, c’est le syndrome qui fait que la position officielle, une quasi morale, est : "Tout est permis". La même idéologie qui prononce "la domination est le mal", déclare qu’on peut faire tout ce qu’on veut du moment qu’on en a envie ; et le "tout ce qu’on veut" en question est précisément l’exaspération du fait de faire sentir sa domination dans les registres de la sexualité et de la violence. Tout cela est contradiction interne et acharnement autodestructeur.

Quels sont, concrètement, les remèdes ? Contre la tentation de la perversion du pouvoir, le Seigneur dit : "Pour vous, rien de tel. Celui qui veut être le premier, qu’il se fasse le dernier de tous, celui qui veut être le plus grand, qu’il se fasse le serviteur de tous." Ce n’est pas le service à la place du pouvoir ; c’est le pouvoir exercé comme service. Mais cette visée est, en outre, accompagnée de mesure de contrôle et d’éducation. Ainsi, l’Église combine le principe hiérarchique avec le principe synodal, collégial, conciliaire. Les institutions prennent des dispositions pour que puissent s’exprimer correctement les contre-pouvoirs. Il y a dans les textes un luxe de précautions pour prévenir les abus de pouvoir. Et de tout le monde, y compris du pape. Je dirais même que, de ces deux principes, le plus grand, ce n’est pas le principe hiérarchique, c’est le principe collégial. En effet, le Seigneur Jésus a fait les Douze avant de faire Pierre.

L’éducation du dominant se fait donc par toutes ces mesures ; symétriquement, il faut faire aussi l’éducation du dominé, puisque la tentation de la perversion n’est pas seulement du côté du dominant, mais aussi du côté du dominé. La perversion du pouvoir du dominé peut être pire que celle du pouvoir du dominant. Quels sont les remèdes ordinaires ? La coresponsabilité, et la formation qui permet et promeut la coresponsabilité. Il faut donc que tous les chrétiens se forment, autant qu’ils le peuvent, qu’ils acquièrent autant de pouvoir que possible, afin qu’ils aient une participation réelle à la vie et au gouvernement de l’Église.

Tout cela, ce sont des dispositions pour éviter les dérives et promouvoir le bien. Mais vous vous demandez peut-être où se trouve le bien en question : comment, et où se réalise cette humanité heureuse, qui se définit par le fait de vivre de façon saine et humaine les rapports de domination. Elle se réalise dans le mariage chrétien - dans le mariage tout court - lorsque, par la grâce de Dieu demandée et accueillie effectivement, chacun trouve tout son bonheur à être dominé par l’autre et à recevoir de l’autre tout ce qui est au pouvoir de l’autre de lui donner. Chacun met sa joie à recevoir tout bien de l’autre et du pouvoir de l’autre. Et chacun met sa joie à donner à l’autre tout ce qu’il est en son pouvoir de lui donner.

Cette vision est réelle, elle est vécue par des personnes qui témoignent de ce qu’ils ont été, et qu’ils sont, "heureux en amour". Être heureux en amour, c’est : "j’aime et je suis aimé." Cette situation, c’est la réalité du bonheur. Les couples ont ou n’ont pas connu l’état amoureux adolescent un peu bêta ; mais là n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est l’expérience du mariage vécu dans la foi au mariage et la foi en Dieu, vécu comme une montée dans l’expérience du bonheur. C’est bien là le bonheur de l’homme ; et le sentiment de l’adolescent ne le trompe pas quand il se dit : le bonheur, ce serait d’être heureux en amour. Il n’a pas tort. Le bonheur de la relation humaine n’est pas autre que le bonheur de l’amour. Et le bonheur conjugal, de ce point de vue-là, est sacrement de l’amour. Parce qu’il témoigne, de façon singulière, du bonheur de l’amour. Singulière : l’amour conjugal a sa spécificité, mais il témoigne de la réalité du bonheur de toute relation humaine par-delà sa spécificité de relation de l’homme et de la femme. Le sacrement du mariage, en tant qu’union de l’homme et de la femme, a bien une valeur spécifique suprême, non pas au sujet de la relation entre l’homme et l’homme, mais au sujet de la relation entre Dieu et les hommes, de la relation entre le Christ et l’Église. Pour ce qui est de témoigner du bonheur de la relation d’amour entre les hommes, il n’est pas privilégié : toute relation humaine vécue dans la vérité de l’amour, de l’amitié, réalise le bonheur de l’amour, même si la relation conjugale a pour propriété d’être le sacrement de l’amour de Dieu pour les hommes, de l’amour du Christ pour l’Église. Par-delà le mariage, c’est le corps mystique, c’est le corps qu’est l’Église, c’est l’Église comme réalité de l’amour qui devient le lieu de l’humanité réussie. L’Église, ce n’est pas les gens qui s’occupent des pauvres, ce n’est pas les gens qui disent qu’il ne devrait pas y avoir de pauvres, c’est ce groupe humain où tous ont leur place et où tous ceux qui ont une supériorité, un pouvoir, n’ont de bonheur que de le mettre au service des autres. C’est ce corps où les riches partagent avec les pauvres, où il n’y a pas de pauvres abandonnés, où, bien au contraire, le pauvre prend la première place comme, dans une famille heureuse, l’enfant peut le faire. Parce que : "il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir" ; et qu’on est infiniment reconnaissant à celui qu’on peut servir, en lui donnant ce dont il a besoin, d’accepter ce qu’on lui donne et de témoigner sa satisfaction.

Les deux systèmes de notre modernité, qui se partagent idéologiquement les consciences, et que j’appellerai de façon approximative le socialisme et le libéralisme, sont deux aspects d’une même ignorance radicale de ce qu’est le bonheur de l’homme. Le libéralisme est du côté de la perversion du pouvoir du dominant, et le socialisme du côté de la perversion du pouvoir du dominé.

Qu’il y ait liberté d’exercer son pouvoir, c’est un bien. Un bien humain nécessaire. Mais l’humanité nous fait obligation d’exercer cette liberté pour le bien de ceux qui sont soumis à ce pouvoir. Il n’est pas permis de jouir tranquillement de sa fortune et de son pouvoir sans s’occuper de ceux qui n’ont rien. C’est un mensonge de dire le contraire. "Malheur à vous, les riches !"

Que ceux qui n’ont pas, ceux qui sont dominés, aient donc une espèce de droit naturel à recevoir ce dont ils ont besoin de ceux qui possèdent, c’est vrai. Mais fonder l’organisation sociale exclusivement sur ce droit, c’est la destruction de la liberté. Le bien qu’on a reçu uniquement par droit, on ne l’a pas reçu par don libre, et comme tel il est perverti et peut être pervertissant.

Certes, la réalité humaine - dans sa misère -, c’est d’une part que pour obtenir quelque chose, il faut souvent faire valoir ses droits, et d’autre part que si on ne respecte pas la liberté des gens, y compris des sales égoïstes, on ne peut pas faire une société qui tourne économiquement. Oui, telle est notre situation d’humanité marquée par le péché originel. Que les contraintes soient nécessaires, c’est aussi notre misère. Mais n’en faisons pas un idéal. Se battre pour ses droits, ou pour les droits de telle catégorie sociale, c’est bien. Défendre la liberté d’entreprendre et la propriété privée, c’est bien. Faire un idéal de l’un ou de l’autre, c’est la catastrophe. Car l’idéal - il existe - c’est celui de notre situation devant le Dieu tout-puissant et Seigneur de l’univers, Dieu de nos pères et Seigneur de tendresse, de qui nous vient tout bien, simplement parce que nous le lui demandons. Il est celui qui ne cesse de nous donner parce que "quel père donnerait une pierre à son fils qui lui demande du pain ?" Notre Père est tel qu’il donne de bonnes choses à ses enfants qui les lui demandent. Notre bonheur, c’est de tout recevoir de lui, de le savoir, de le reconnaître. Mon bonheur, c’est que je n’ai rien en propre, que je n’ai droit à rien, et que j’obtiens tout du Père quand je le lui demande. Notre bonheur est louange et action de grâce pour tout bien qui nous vient de lui. Et c’est pourquoi notre prière, que nous faisons en étant sûrs d’être déjà exaucés, et qui fait notre bonheur, c’est de dire chaque jour : Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour.

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réponses à quelques QUESTIONS

Le mariage - Crises du mariage, revendication d’indépendance.

Le mariage selon l’enseignement de l’Église - pour tous et pas seulement pour les chrétiens - est indissoluble. Par définition, quand "ça ne va pas", on ne peut pas aller voir ailleurs. Et justement, un des aspects de la perversion de la domination, c’est de vouloir se prémunir absolument contre toute frustration. On s’attache tellement au goût de la domination qu’on s’efforce essentiellement d’éviter toute frustration. J’ai cité la conduite qui consiste à emprisonner l’autre, mais la conduite qui consiste à n’accepter aucun lien est symétrique. Celui qui emprisonne l’autre veut se garantir la possibilité d’exercer sur lui son pouvoir, ou son contre-pouvoir, et celui qui refuse tout engagement veut se garantir la possibilité d’échapper au pouvoir de l’autre. Or, de ce point de vue, le fait de se garantir a priori contre toute frustration, c’est premièrement la négation d’une véritable relation d’amour - ce bonheur de recevoir l’autre dans ce qu’il a de merveilleux -, et deuxièmement, la négation de la liberté, parce que la liberté, c’est, ultimement, la possibilité de supporter la frustration. Celui qui exclut cette possibilité est esclave de ses désirs. Le mariage, selon l’enseignement de l’Église, est cette parole échangée, cet engagement mutuel, qui dit : "On ne pourra pas aller voir ailleurs", donc, "nous sommes requis de vivre bien nos rapports de domination." Ce n’est pas facultatif : nous nous engageons l’un et l’autre à le faire. Celui qui, dans le mariage, pervertit de quelque façon que ce soit un rapport de domination est traître à son engagement. L’infidélité commence là.

Je pense que c’était ce qu’enseignait le pape quand il disait que même dans le mariage, il y a une façon pour l’homme de regarder sa femme qui est de l’ordre de l’adultère. Il y a plusieurs façons de pervertir chaque rapport de domination, et la perversion est d’autant plus grave que le rapport de domination est fort. Or le désir est un formidable rapport de domination. Le rapport de désir érotique est sans doute une des choses les plus merveilleuses du monde, est aussi un rapport de domination tel que toute perversion de ce rapport est une grave perversion.

La notion de chasteté a une portée générale : c’est le fait de pouvoir s’imposer une frustration à cause du respect de l’autre, à cause du respect de soi, à cause de la vérité de la relation. C’est pour cela que la chasteté est une nécessité humaine générale, qui a lieu d’être particulièrement dans les rapports sentimentaux, amoureux, conjugaux, mais aussi dans tous les rapports de domination.

On peut aussi définir le "pouvoir d’être chaste" comme un pouvoir de domination sur soi. Chez saint Paul, cela s’appelle "maîtrise de soi" (un des fruits de l’Esprit). La différence avec la domination sur autrui, c’est que la domination sur autrui est un fait constant. C’est la réalité de l’homme. Tandis que la domination sur soi est plutôt une vertu. C’est également un fait, une réalité, dans la mesure où il s’agit de la domination de l’esprit sur la chair qui fait partie du propre de l’être humain. En ce sens, c’est la plus grande des dominations, puisqu’elle relève de cette domination fondamentale dont chacun de nous est le siège. Quand nous ne pouvons pas exercer la domination de l’esprit sur la chair, nous sommes esclaves du malheur des hommes, du Mauvais. Libérés, nous pouvons l’exercer, nous sommes rétablis en notre humanité par la grâce de Dieu.


UQ La domination n’est pas le mal