Dimanche 27 février 2005 - Troisième dimanche de Carême

Ah, si l’on écrivait l’histoire de la famille...

Exode17,3-7 - Psaume 94 - Romains 5,1-2.5-8 - Jean 4,5-42
dimanche 27 février 2005.
 

Ah, si l’on écrivait l’histoire de la famille...

Phrase en suspens, comme souvent dans la vie. Manque la fin, le deuxième plateau de la balance, “l’apodose” pour parler savamment. Les points de suspension en disent long sur ce qu’on pense, ou du moins disent qu’on en pense long sur ce qu’on ne dit pas. D’ailleurs, un point final à l’histoire d’une famille ne pourrait être que tragique : il signifierait l’arrêt du mouvement de la vie de génération en génération qui est ce que famille veut dire. Tant qu’il y a des enfants pour s’approprier l’histoire de la famille et se reconnaître en ceux qui l’ont faite, la suite est à venir et l’espérance est possible.

Dans l’évangile de la Samaritaine, ce qui se joue est le dénouement d’une vieille histoire de famille restée longtemps en suspens. Jésus arrive, avez-vous entendu, à la ville de Sykar, près du terrain que Jacob avait donné à son fils Joseph, et où se trouve le puits de Jacob. Or, rien de tout cela n’existe : nul ne connaît ni cette ville, ni ce terrain, ni ce puits ! Voilà un début étonnant et déconcertant, non ? Eh bien, justement, si l’on comprend ce début, toute l’histoire s’éclaire.

Jacob est le patriarche qui reçoit le nom d’Israël, nom que portera pour toujours le peuple choisi par Dieu. Parmi ses douze fils, lui-même distingue Joseph dont il fait pratiquement son alter ego en adoptant ses deux fils, Éphraïm et Manassé, comme les siens propres. Dans la suite des temps de l’Alliance, la terre et le peuple qui porteront proprement le nom d’Israël seront attribués à Joseph par le biais d’Éphraïm. Or, cette terre n’est autre que la “Samarie” du temps de Jésus. Quant au peuple, il était tout à fait déchu aux yeux des Juifs : depuis la chute de Samarie, capitale du royaume du Nord, en 722 avant Jésus Christ il avait été mêlé aux populations païennes implantées de force par le vainqueur assyrien et ne s’était jamais vraiment relevé. Au contraire, le petit royaume du Sud, Juda, avait survécu à la prise de Jérusalem en 587 par Nabuchodonosor : le retour des exilés après environ 70 ans à Babylone n’avait pas été facile, mais il avait quand même évité que les Juifs (le mot “Juifs” signifie littéralement “habitants de Juda”) ne subissent le sort des Samaritains : Juda fut le petit reste d’Israël que Dieu garda fidèle à l’Alliance.

Maintenant, nous pouvons comprendre le sens des indications géographiques du début, et aussi de la suite. La Samarie où se trouve Jésus, représentée par la Samaritaine, est bien la terre d’Israël, de Jacob-Israël, qu’il a donnée à son fils Joseph. Jacob est lui-même la source (le mot grec traduit par “puits”, pèguè, veut dire aussi bien “source”, et c’est d’ailleurs le même mot pèguè qui est traduit par “source” ailleurs dans notre texte) de tout le peuple d’Israël, puisqu’il est le père des douze patriarches des douze tribus d’Israël. Quand Jacob donne sa bénédiction à ses douze fils, il donne à Joseph une “épaule” de plus qu’à ses frères. Mais ce mot hébreu “sechem”, qui signifie littéralement “épaule”, veut dire aussi “part”, “portion” (parce que l’épaule était la bonne part de la bête sacrifiée qu’on partageait entre les participants). Et “sechem” est aussi le nom de la ville de Sichem qui était en quelque sorte la capitale de la Samarie au temps des patriarches. Or, “sykar” ressemble à “sichem”, mais encore plus à “sakar”, verbe hébreu qui signifie “acheter”.

Vous suivez ? Ah, les histoires de famille, c’est comme ça, plein de noms, de détails et de rapports. Si l’on veut suivre, il faut s’accrocher un peu.

En bref, ce qui est en question dans notre évangile, c’est la restauration d’Israël comme famille de Jacob, et donc famille choisie par Dieu pour être sa part personnelle au milieu des nations. Les Samaritains sont les brebis perdues d’Israël. Les Juifs sont le petit reste gardé par Dieu en vue du salut de tous, c’est pourquoi Jésus dit : « Le salut vient des Juifs. » Les cinq maris de la Samaritaine, ce sont les cinq livres de la Torah qu’ils avaient gardés mais dont ils ne percevaient plus l’unité ni la saveur, c’est pourquoi Jésus dit que l’homme qu’a maintenant la Samaritaine n’est pas son mari, et aussi que les Samaritains adorent celui qu’ils ne connaissent pas.

La venue des Samaritains à Jésus signifie le retour à Dieu des brebis perdues de son peuple : c’est le signe que les temps sont accomplis. Or, historiquement, la première mission chrétienne après la Pentecôte se déroule en Samarie (voir les Actes des Apôtres). Le temps de la moisson est venu, cela grâce à ceux qui ont pris de la peine : Jésus lui-même, par-dessus tous, lui qui accomplit sa Pâque par la souffrance et la mort et “rachète” ainsi Israël, mais aussi tous les prophètes et les justes d’Israël avant lui. Les disciples sont invités à lever les yeux, à comprendre ce qui arrive et comment il leur est donné de moissonner avec une facilité “miraculeuse”. Mais ils seront appelés aussi à prendre leur part de souffrance, en sorte qu’ils peineront pour d’autres moissonneurs qui récolteront le fruit de leurs peines. Le temps en question, c’est celui de l’Église, où le Christ qui ramène Israël à son Dieu accueille aussi dans l’Alliance toutes les nations, selon la promesse faite par la bouche des prophètes, c’est pourquoi il est reconnu comme le “Sauveur du monde”.

Frères, telle est l’histoire de la famille de Dieu. Elle s’accomplit en ces temps qui sont les nôtres : levez les yeux et voyez Jacqueline, Daisy, Florence, Julien et Séverin qui se préparent à recevoir le baptême à Pâques au milieu de nous. Ils entrent dans la famille, ils viendront tous les dimanches prendre place dans l’assemblée eucharistique du peuple à nouveau créé, ils écouteront la Parole chaque jour et ils la mettront en pratique par la puissance de l’Esprit Saint.

Ainsi s’écrit en notre chair l’histoire de la famille de Dieu jusqu’à sa fin, qui est notre vie éternelle dans la résurrection de Jésus Christ.

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