Dimanche 6 mars 2005 - Quatrième dimanche de Carême

Où avez-vous vu le jour ?

1 Samuel 16,1.6-7.10-13 - Psaume 22 - Éphésiens 5,8-14 - Jean 9,1-41
dimanche 6 mars 2005.
 

Où avez-vous vu le jour ?

C’est une façon poétique de demander où vous êtes nés. Vous savez sans doute répondre au sujet du lieu, même si la date vous intéresse plus, à cause de l’anniversaire. En tout cas, votre mère n’est pas près de l’oublier, car c’est pour elle aussi l’anniversaire de votre mise au monde, ce qui fut un événement considérable, pour elle en tout cas. On dit que l’enfant est sorti du ventre de sa mère, mais c’est bien plutôt elle qui l’a sorti d’elle-même !

Le verbe passer, comme sortir, peut être transitif ou intransitif : on peut sortir de quelque part pour passer à côté, on peut aussi sortir un objet et le passer de l’autre côté. Vous avez entendu, au début de l’évangile : « En sortant du Temple, Jésus vit sur son passage un homme ... » Mais cette formule de la traduction liturgique résume le texte qui est exactement : « Jésus, en se cachant, sortit du Temple. » Puis : « Jésus, passant, vit un homme... » “Passant”, en grec “paragôn”, se traduirait plus littéralement par : “conduisant de l’autre côté”. Autrement dit, ce qui se découvre dans le texte grec, c’est l’évocation de l’œuvre pascale de Jésus, c’est-à-dire qu’en “passant de ce monde à son Père” il va pouvoir faire passer les hommes par le chemin qu’il a ouvert. Or, tel est exactement le sens du baptême chrétien que se préparent à recevoir les catéchumènes en ce temps du carême : plongés dans la mort du Seigneur ils seront recréés dans sa résurrection afin de devenir membres de son corps pour la vie éternelle.

Oui, le baptême est une création nouvelle, une nouvelle naissance, un événement considérable et même dramatique dont cet évangile de la guérison de l’aveugle-né nous donne à bien comprendre le comment et le pourquoi. Faites bien attention, s’il vous plaît, à écouter exactement ce que je vais dire.

Dans notre évangile, l’aveugle guéri a maille à partir avec un groupe qui s’appelle d’abord “les pharisiens”, puis “les Juifs”, puis de nouveau “les pharisiens”. Ce groupe est en débat avec la question de savoir si, oui ou non, Jésus est le Messie : telle est en effet la question, car la foi chrétienne est la reconnaissance que Jésus est le Christ, c’est-à-dire le Messie d’Israël et tout ce qui s’ensuit. Le baptême chrétien est le baptême dans cette foi-là.

Si l’aveugle guéri lui-même se trouve en débat avec cette même question, c’est grâce à ce groupe qui pourtant va s’opposer à lui, et même le “jeter dehors”. Or, qu’est-ce qu’une naissance, sinon le fait d’être mis dehors ? Ainsi, dans sa résistance à reconnaître Jésus, paradoxalement, ce groupe appelé tour à tour dans l’évangile selon saint Jean “les pharisiens” et “les Juifs” est le véritable opérateur de la nouvelle naissance de l’homme qui était né aveugle, de sa venue à la lumière de la foi.

Comprenez bien : il y a ici l’évocation d’un événement historique qui se déploie dans l’espace d’un siècle, et puis de tous les siècles. Jésus, juif lui-même, a été rejeté par son peuple, et mis à mort par la main des païens. Ses Apôtres, juifs eux-mêmes, l’ont vu ressuscité, ont cru en lui et l’ont prêché à leurs frères israélites dont un grand nombre les ont rejoints dans la foi. Quarante ans après la mort du Seigneur, les Romains ont aussi brûlé Jérusalem et rasé le Temple. À la suite de cette catastrophe, les rabbis pharisiens ont redéfini les formes de la pratique religieuse en tenant compte de la disparition du Temple. Mais cette évolution a été aussi l’occasion d’une séparation entre les juifs et les chrétiens. L’évangile de saint Jean, écrit à la fin du premier siècle, en témoigne et en donne le sens : quand il nomme “les pharisiens”, il désigne les juifs en tant qu’ils sont en débat, et divisés entre eux, au sujet de Jésus. Quand il nomme “les Juifs”, il s’agit du groupe qui se définit lui-même par une prise de position négative au sujet de Jésus.

Dans les premiers siècles, l’exclusion des chrétiens de la synagogue par les juifs, dont parle saint Jean, les mettait concrètement en danger : n’étant plus couverts par le statut juif aux yeux des autorités romaines, ils devenaient aussitôt la cible potentielle de la persécution qu’ils ont effectivement subie. Voilà pourquoi les parents de l’aveugle guéri ont peur de se déterminer en faveur de Jésus !

Mais par la suite, et donc depuis bien longtemps, ce ne sont pas les chrétiens qui ont été exposés à la persécution à cause des juifs, mais plutôt l’inverse. Maintenant, nous connaissons bien des juifs que nous sommes fiers de pouvoir appeler frères et avec qui nous avons le bonheur de scruter les Écritures pour y découvrir l’amour et le salut de Dieu.

En revanche, qui, aujourd’hui, ressemble le plus à ce groupe qui s’appelle “les Juifs” dans l’évangile de saint Jean, ce groupe qui ne veut pas croire, sinon ces prétendus “chrétiens” qui refusent de se déterminer et de vivre dans la foi en Jésus Christ ? Ceux qui ont reçu le baptême et ne vivent pas ensuite en disciples du Christ sont comme s’ils n’avaient pas reçu la nouvelle naissance, comme s’ils n’avaient jamais vu le jour de leur salut.

À la fin de notre évangile, Jésus dit littéralement qu’il est venu “pour un jugement” (ce qui est rendu par “pour une remise en question”). Ce jugement, le voilà : Jésus, le Messie d’Israël, en passant de ce monde à son Père, sauve et accomplit la création en l’arrachant aux ténèbres afin de la faire passer définitivement dans la lumière de Dieu pour la vie éternelle.

Ainsi, tous nous avons vu le Jour dans la Pâque de Jésus Christ notre Sauveur.

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