Dimanche 13 mars 2005 - Cinquième dimanche de Carême

Ça fait du bien quand ça s’arrête

Ézéchiel 37,12-14 - Psaume 129 - Romains 8,8-11 - Jean 11,1-45
dimanche 13 mars 2005.
 

Ça fait du bien quand ça s’arrête

de se donner des coups de marteau sur la tête, cette "histoire drôle" des plus classiques ne cesse pas d’être troublante. Plutôt qu’un quelconque sado-masochisme, elle suggère une sorte de stratégie de recherche de plaisir qui semble d’abord absurde, mais qui peut paraître tentante à la réflexion

De même, l’attitude de Jésus ici est troublante. Son ami est malade, il l’apprend et le laisse mourir, exprès, semble-t-il. Et pourquoi ? Parce que « Cette maladie ne conduit pas à la mort, elle est pour la gloire de Dieu, afin que par elle le Fils de Dieu soit glorifié ». Faut-il comprendre que Jésus laisse mourir Lazare juste pour avoir l’occasion de faire le geste épatant de le ressusciter ? Un peu plus loin, pourtant, il précise : « Lazare est mort et je me réjouis de ne pas avoir été là, à cause de vous, pour que vous croyiez. » Bon, le geste ne serait donc pas purement gratuit, "pour la gloire", il aurait une finalité utile : la foi des disciples. Mais cet ajout n’arrange guère l’impression que l’on éprouve ici d’une stratégie de recherche de l’effet : Dieu donnerait la mort, ou du moins la laisserait survenir, parce que c’est bon quand ça s’arrête.

Heureusement, si j’ose dire, ça ne marche pas. Nous avons entendu l’évangile se terminer sur un certain succès puisque « Les nombreux Juifs qui étaient venus entourer Marie et avaient donc vu ce que faisait Jésus crurent en lui. » Mais c’est parce que le découpage liturgique, en omettant la fin du chapitre, tourne court. En effet, aussitôt après, certains des Juifs en question vont tout raconter aux pharisiens qui décident alors la mise à mort de Jésus.

Or, dans l’évangile de saint Jean, la "glorification du Fils de Dieu" n’est rien d’autre que sa mort sur la croix qui sauve le monde selon la volonté du Père. Voilà donc le sens de la "résurrection de Lazare" qu’il nous faut bien comprendre.

Lazare n’a qu’un nom : il ne dit pas un mot, on ne sait rien de lui, sinon qu’il est malade et puis qu’il meurt. Il est "le" malade, et puis "le" mort. Un autre personnage évangélique porte le même nom : c’est le Lazare de la parabole du riche et du pauvre en saint Luc. Lui non plus ne dit rien ni ne se décrit d’aucune manière : il est "le" pauvre, et il meurt aussi. Or, le nom Lazare signifie en hébreu : "Dieu aide" (El-éazar). Quelle ironie ! Il s’agit ici du scandale du mal dans le monde et de l’accusation universelle de Dieu, d’un Dieu prétendu tout-puissant et bon alors que le mal est dans le monde. Oui, lui qui est le Vivant, comment peut-il laisser un seul d’entre nous être malade et puis mourir ? Lui qui "donne à toute chair la nourriture" selon le psaume, comment peut-il supporter qu’un seul de ses enfants souffre et meure de faim ?

Aujourd’hui comme hier, frères, le monde est divisé en deux : d’un côté ceux qui manquent de tout et peinent pour prolonger un peu une vie de misère, de l’autre ceux qui passent leur temps à accroître un bien-être déjà enviable, ou qui consacrent des moyens importants à mettre en œuvres des stratégies de recherche du plaisir. J’exagère ? À peine. En tout cas, aujourd’hui plus que jamais, de tous les continents monte vers le ciel le cri de révolte des hommes qui souffrent et qui meurent, qui manquent et qui pleurent, ou qui se gavent de biens égoïstes et blasphèment contre celui qui les a créés pour que tous en profitent.

Voilà ce qui inspire à Jésus détresse et colère, à deux reprises dans notre évangile - le mot grec traduit simplement d’abord par "émotion profonde" puis par "émotion" a en effet cette valeur très forte d’un véritable grondement violent. C’est l’incrédulité de l’homme, qui n’est autre que son péché et la cause profonde de tout mal en ce monde, que Jésus déplore si terriblement. D’ailleurs, un peu plus loin, il est dit que "Jésus pleura" ; or, ce n’est pas le même mot en grec que lorsque Marie et les Juifs pleurent : ces derniers "pleurent Lazare", ils sont en deuil, tandis que Jésus "verse des larmes". C’est, en forme de verbe, le même mot que dans la lettre aux Hébreux quand il est dit que Jésus "avec grand cri et larmes" pria celui qui pouvait l’exaucer. Autrement dit, il s’agit de la passion et de la mort du Seigneur.

Tout s’éclaire lorsqu’on remarque que "Alors Jésus pleura" suit immédiatement l’invitation qui lui est faite : « Viens voir, Seigneur ». Dieu, le Fils de Dieu, est venu voir dans notre mort. Lui qui n’avait ni péché, ni haine, ni rien de mauvais, il est venu dans notre pauvre chair placée sous le signe de la corruption et de la mort. Car c’est toute notre vie qui porte ce signe affreux, que ce soit par les stigmates de la misère, de la maladie et du vieillissement, ou que ce soit dans l’abjection de nos stratégies égoïstes de recherches du plaisir : dans ce dernier cas plus encore que dans le premier, quelle vie pourrie ! Elle "sent déjà" bien avant la tombe !

C’est pourquoi Jésus exulte et rend grâce bien avant que Lazare ressuscite, dès que "la pierre est enlevée". Car c’est le signe de la foi en lui comme "la résurrection et la vie" qui libère la vie de ce signe maudit de mort et de corruption. Depuis le jour de son exaltation et du don de l’Esprit, on voit des hommes qui souffrent et qui meurent, qui peinent et qui ont faim, et dont pourtant la vie chante une magnifique action de grâce au Père tout-puissant avec joie et fécondité merveilleuses : ce sont les saints qui ne cessent d’étonner le monde incrédule et de l’appeler à la foi pour son salut et la vie éternelle. La mort, en effet, perd son "aiguillon" là où il n’y a plus de péché, et la sainteté réalise déjà la victoire du Christ dans la faiblesse de notre pauvre vie d’ici-bas. Mes enfants, tel est le sens du baptême que vous allez recevoir bientôt, grâce à Dieu !

Cette histoire de Jésus qui meurt sur la croix pour le salut du monde ne laisse pas d’être troublante, et elle le sera jusqu’au dernier Jour. Mais telle est notre foi et la vérité de notre salut : la mort du Seigneur accomplit tout bien car elle arrête la mort et notre péché pour nous ouvrir à sa Vie.

Texte des lectures : Cliquez ici