Jeudi Saint 24 mars 2005 - La Cène du Seigneur

Se déshabiller, s’habiller, que d’émotion

Exode 12,1-8.11-14 - Psaume 115 - 1 Corinthiens 11,23-26 - Jean 13,1-15
jeudi 24 mars 2005.
 

Se déshabiller, s’habiller, que d’émotions !

S’habiller : se vêtir pour sortir, pour affronter le froid, la chaleur ou les intempéries ; s’équiper pour les nécessités du métier ou de l’aventure ; mais aussi se faire beau, offrir une image aimable de soi comme on fait bon visage. Se déshabiller : pour le bain ou pour le repos...

Ce soir-là, disent littéralement les évangélistes synoptiques (Matthieu, Marc et Luc), Jésus “se coucha”. En fait il s’agit du dernier repas qu’il prit avec ses disciples, c’est pourquoi l’on traduit habituellement qu’il “se mit à table” : on suppose donc qu’il s’agit de la manière romaine de s’installer pour dîner, étendus mollement sur le côté. Dans l’Empire, cette façon de faire était celle des patriciens, des gens riches et importants. Jésus aurait donc choisi de prendre, avec ses Apôtres, la posture des hommes libres et maîtres de monde. N’est-ce pas un peu étrange ?

D’autant plus que, selon ces mêmes évangélistes, le dernier repas de Jésus fut celui de la Pâque. Or, vous venez de l’entendre dans la première lecture, Dieu avait prescrit à Israël de la manger “la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, le bâton à la main, en toute hâte”, comme des hommes, en somme, prêts à un départ imminent. Ces prescriptions ne sont guère compatibles avec la position allongée.

En fait, le verbe utilisé en grec par saint Matthieu, “anakeimai”, est remarquable : il est formé de “keimai”, qui signifie “se coucher”, et de la préposition “ana”, qui introduit l’idée de “vers le haut”. Se coucher vers le haut, qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? En grec classique, ce verbe composé a le sens de : “être offert, consacré”. Il s’agit bien de cela. “Le soir venu”, Jésus s’est offert en sacrifice, il s’est consacré lui-même pour ses disciples, comme dit l’évangéliste saint Jean, qui introduit le dernier repas par ces mots que nous venons d’entendre : “Jésus ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’au bout”. Les quatre évangélistes disent bien la même chose, le même événement.

Jésus, le Seigneur, s’offre “avec les Douze”. Non seulement il s’offre pour eux, afin de les délivrer du péché et de les sanctifier dans l’Esprit, mais encore il va leur donner de devenir ses “semblables”, s’offrant eux-mêmes pour l’annonce et la réalisation de la Bonne nouvelle du salut, au point que saint Paul pourra dire : « Ce n’est plus moi qui vit, c’est le Christ qui vit en moi. »

Je pense aujourd’hui au Pape Jean-Paul II qui, dans sa lettre aux prêtres du Jeudi Saint, nous dit “unir dans l’Eucharistie sa souffrance à celle du Christ”, ce dont nous ne doutons pas. Et il nous exhorte tous, les évêques, successeurs des Apôtres, et les prêtres qui sont leurs collaborateurs dans l’exercice du sacerdoce ministériel, à nous offrir nous-mêmes avec le Christ par toute notre vie.

Mais ce ne sont pas seulement les prêtres qui doivent ainsi devenir celui qu’ils reçoivent, lui dont la présence sacramentelle réelle se réalise par leurs mains. Car notre est sacerdoce est “ministériel”, c’est-à-dire “de service”. Et ce service, qui est fondamentalement celui de l’Eucharistie, de la messe, est par là même service du sacerdoce royal, celui dans lequel nous sommes consacrés tous ensemble par le Christ en sa passion. Or, ce sacerdoce royal n’est rien autre que l’offrande de soi-même en sacrifice avec le Christ, en union à son sacrifice unique et rédempteur du monde. Voilà l’Eucharistie et ses effets.

Tous les malades, tous les hommes, les femmes et les enfants dans l’épreuve qui unissent leur souffrance au Christ en sa passion sauvent le monde avec lui. Toutes les personnes qui se dévouent corps et âme au service des pauvres et des petits pour qui Jésus a offert sa vie suivent l’exemple du plus grand amour.

Vous avez sûrement entendu cette critique à l’égard des chrétiens : ils prodigueraient des bienfaits à leur prochain de manière intéressée, cherchant une récompense de la part de Dieu ou obéissant servilement à une consigne. Bien plus beau serait d’aimer et de servir l’autre tout simplement pour lui-même.

Frères, il n’est aucun besoin de développer une argumentation pour réfuter cette critique : la vie et le visage des témoins authentiques du Christ parle de façon assez éclatante. Il suffit de reprendre l’exemple du Pape dont le courage généreux et tendre est reconnu et salué par des hommes de bonne volonté de toutes obédiences religieuses ou spirituelles. Mais je pourrais citer bien des figures plus proches de nous, et même des personnes parmi nous, ce que je me garde de faire maintenant, par discrétion élémentaire. En tous, il apparaît au monde que l’amour du Christ en nous nous donne d’aimer nos frères comme nous n’étions pas capables de le faire. Et nous savons que c’est par la puissance de l’Esprit Saint, donné pour notre sanctification par la grâce du sacrifice du Fils unique.

Certes, l’exemple du Christ nous le montre, le chemin de cet amour merveilleux auquel le monde aspire ne peut être autre qu’un chemin de croix. Il s’est dépouillé de lui-même, il s’est anéanti, il s’est défait, non pas seulement de ses vêtements, signes de sa dignité et de sa respectabilité, mais de sa propre vie par amour pour nous. À sa suite, nous devons, nous aussi, renoncer à nous-mêmes. Mais pour lui, l’Agneau sans péché, ce dépouillement n’était que le don parfaitement gratuit de sa générosité. Pour nous, il est aussi “la mort du vieil homme”, le dépérissement de notre orgueil et de notre égoïsme, de notre volonté de domination, de jouissance et de possession, toutes passions malheureuses liées au mal qui régnait sur nous. C’est pourquoi notre participation aux souffrances du Seigneur est pour nous aussi une bienheureuse délivrance.

Se dépouiller de soi-même, revêtir le Christ, que de grâces !

Texte des lectures : Cliquez ici