Jeudi Saint - 13 avril 1995

On peut voir loin, plus ou moins bien

Exode 12,1-8.11-14 ; 1 Corinthiens 11,23-26 ; Jean 13 ;1-15
1996.
 

On peut voir loin, plus ou moins bien.

On peut voir plus ou moins bien de près ou de loin. En principe, l’être humain est ainsi fait que les yeux du nouveau-né sont "à leur meilleur" : en tant qu’organes, ils ne peuvent plus que décliner tout au long de la vie. Les plus jeunes sont donc les mieux équipés. Ils n’ont pas lieu de s’en enorgueillir, car en même temps, ils sont les plus naïfs - littéralement, les plus "neufs".

Pour bien voir, surtout de loin, il ne suffit pas d’être bien équipé. Il faut aussi avoir l’expérience qui permet d’interpréter ce qu’on voit. C’est ainsi que, lorsque l’homme prend de l’âge, s’il s’exerce, il devient de plus en plus capable de bien voir loin. La vision, c’est précieux, mais plus précieuse encore est la vision de l’entendement et, en particulier, la faculté d’interpréter les événements. De ce point de vue, surtout, il y a beaucoup de différence entre l’enfant et l’adulte. Ce sont les hommes d’expérience qui sont capables de voir loin, de prévoir les conséquences des choix possibles et les événements à venir. C’est à eux que l’on confie le gouvernement, la direction des sociétés. Et lorsqu’arrive ce qu’ils avaient prévu, on se rappelle leur parole avec considération, et ils sont ainsi comme rendus présents à l’événement, encore grandis.

Et Dieu, est-il capable de voir bien ? Comment en douter ! Ainsi que le dit l’Ecriture, Il a formé l’oeil et il ne verrait pas ! Certes, Dieu voit. Son oeil est parfaitement neuf, éternellement. Son regard est merveilleusement expérimenté, puisqu’il est plus ancien que les jours. Il voit loin, parfaitement, depuis toujours. C’est pourquoi nous l’appelons Providence. "Providence", ce nom signifie la faculté de prévoir, et celle de pourvoir.

Jésus, Fils de Dieu, Dieu lui-même, la veille de sa Passion, voit loin. Et ce qu’il accomplit alors est accompli en prévision du lendemain, qui est le jour de sa Passion, et du troisième jour, qui est celui de sa Résurrection. Et aussi en prévision d’aujourd’hui, et de chaque jour de notre vie. Lorsque, la veille de sa Passion, il donne aux siens ce pain dont il dit : "Ceci est mon corps livré pour vous", il prévoit la nourriture qu’il veut nous donner aujourd’hui.

Voyez sur vos feuilles de chants : l’illustration représente - c’est une reproduction bien humble - "La communion de saint Jean", par Giotto. Nous y voyons Jésus et Jean représentés respectivement comme un prêtre et comme un premier communiant. Cette image semble choquante pour notre sens historique aiguisé, à nous "hommes modernes", ce

sens historique dont nous sommes si fiers... bien à tort en la matière, car ce que veut dire l’artiste, c’est que lorsque le Christ, la veille de sa Passion, donne à ses apôtres ce pain, il prévoit chacune de nos communions. C’est ce que veut dire l’artiste, et il le dit, magnifiquement.

Quand nous recevons cette nourriture qu’il avait prévu de nous donner, nous nous rappelons sa parole : nous faisons mémoire de lui en sorte qu’il est présent, maintenant. Il est présent dans la Parole, dans son corps qui est l’Eglise, dans ses ministres, et surtout dans les espèces eucharistiques. J’ai bien dit "dans ses ministres", car il a aussi voulu prévoir les ministres de cette nourriture de vie. Ce jour-là, la veille de sa Passion, il a fait les prêtres. Il a prévu pour tous les âges les hommes qu’il donnerait à l’Eglise pour veiller sur elle. Constitués veilleurs pour le peuple, les prêtres pourvoient à ses besoins au nom du Christ.

En vertu de ce que j’ai dit au début sur la vision des enfants et des adultes, on comprend que les vieux prêtres soient les meilleurs... et les jeunes aussi, évidemment. Vous voyez ce que je veux dire ? Avec les yeux de l’entendement ? Non ? En tout cas, ce que vous devez comprendre ce soir, c’est qu’en tout cela le Seigneur a prévu l’Amour, cet amour immense que nous appelons charité. Ce qu’il prévoit la veille de sa Passion, c’est l’amour qui doit naître de ce combat où lui-même nous a aimés, ce combat où l’amour se manifeste plus fort que la mort.

C’est ce que signifie le lavement des pieds : c’est un exemple qu’il nous donne pour tous les temps, jusqu’à la fin du monde. Dans ce geste il y a tous les gestes d’amour auxquels nous sommes appelés. Et parce qu’il est plus éloquent que tous les commentaires, je vais refaire ce geste au cours de cette eucharistie.

Nous regarderons ce rite en voyant plus loin que sa matérialité : celui que nous verrons, c’est cet homme qui, au soir du jeudi, dans le Jardin des Oliviers, était tellement dans l’obscurité qu’il ne voyait que le noir et la mort devant lui, qu’il ne voyait même plus la volonté du Père, c’est pourquoi il a prié jusqu’au fond de l’angoisse. Il ne voyait plus rien de près, et pourtant il a vu clairement au loin : dans cette obscurité il a discerné le dernier jour qui s’annonçait. Lorsque nous voyons ainsi la protée immense de ce geste, lorsque nous voyons aussi loin avec lui, le Christ est présent. C’est pourquoi nous chantons "Là où sont amour est charité, Dieu est présent."