27 mars 2005 - Jour de Pâques

Où étiez-vous cette nuit ?

Actes 10,34.37-43 - Psaume 117 - Colossiens 3,1-4 - Jean 20,1-9
dimanche 27 mars 2005.
 

Où étiez-vous cette nuit ?

Une enquête de police peut commencer par cette question. Un crime a donc été commis ? Chacun, d’instinct, cherche un alibi.

Je sais où se trouvaient certains d’entre vous : soit que je les ai vus ici cette nuit, soit qu’ils m’aient prévenu qu’ils n’y viendraient pas. Et peut-être bien que, pour les autres, je sais aussi où ils étaient.

Je pose la question : pourquoi la pierre du tombeau de Jésus est-elle enlevée ? Ceux qui étaient là cette nuit le savent déjà, car ils ont entendu la version que l’évangile selon saint Matthieu donne de l’événement relaté par l’évangile selon saint Jean ce matin. Nous y apprenions que les femmes assistent à l’ouverture du tombeau à l’aube, alors que, comme le leur annonce l’Ange, Jésus est déjà ressuscité et parti. La pierre n’a pas été enlevée pour permettre à Jésus d’en sortir (cela n’aurait pas été la peine !) mais bien pour donner aux disciples la possibilité d’y entrer.

Aujourd’hui vous venez de l’entendre, c’est en entrant dans le tombeau et en y voyant le linceul et le linge que le disciple trouve la foi : « Il vit et il crut. »

Et vous, mes amis, avez-vous la foi ?

J’entends parfois des personnes m’affirmer : « Moi, j’ai la foi du charbonnier. » Que veulent-elles dire ? Habituellement, cette expression évoque la façon dont un homme dépourvu d’instruction et de culture, réduit à une existence brute de travail obscur et éreintant, pourrait néanmoins croire aux énoncés dogmatiques de l’Église catholique sans en comprendre un mot. Mais les gens qui revendiquent pour eux-mêmes la foi de leur charbonnier ne se pensent pas pour autant sans éducation ni culture. D’ailleurs, ils semblent souvent estimer leur revendication très intelligente.

Et, en effet, il y a une certaine justesse dans la perception de la nécessité, pour la foi, de passer par l’obscurité. Précisément, le tombeau du Seigneur où l’on doit entrer pour y trouver l’illumination qui vient sa résurrection est un lieu de nuit épaisse et désarmante pour l’intellect.

Quiconque refuse cette épreuve de renoncement à toute maîtrise conceptuelle du mystère se rend incapable d’en recevoir la lumière. La compréhension de la Pâque du Christ ne se trouve pas au bout des spéculations humaines. Et, aux voix qui revendiquent une totale intelligibilité en l’espèce, il est bon d’opposer cette résistance spirituelle que l’on appellera si l’on veut la foi du charbonnier.

Mais, en revanche, cette expression peut cacher une résistance mauvaise : celle qui s’opposerait à l’intelligence que Dieu veut donner à la foi, et qui se nourrit de beaucoup de connaissances et d’expérience.

Que signifie le fait que “le disciple” ait cru après avoir vu le contenu du tombeau, à savoir “le linceul resté là, et le linge qui avait recouvert la tête, non pas posé avec le linceul mais roulé à part à sa place” ? Bien sûr, on peut y voir un indice dans l’enquête quasiment policière qui se fait au sujet de la disparition du corps de Jésus : si des hommes étaient venus pour emporter le corps, ils n’auraient sûrement pas pris la peine et le temps de le défaire de ses linges et de les ranger avant de partir !

Mais il y a plus important et plus profond. Le “linge qui recouvrait la tête” signifie tout ce qui voilait le mystère du Christ jusqu’au matin de Pâque, depuis le voile dont Moïse couvrait sa face après sa rencontre de Dieu parce que le peuple d’Israël ne pouvait en supporter l’éclat, jusqu’à l’humanité de Jésus voilant sa divinité au regard de ses contemporains, en passant par l’impossibilité de pénétrer le sens plénier de l’Écriture sainte avant d’en connaître la clef qui n’est autre que Jésus lui-même.

Et voilà ce linge “roulé” comme la pierre est roulée, c’est-à-dire que l’obstacle est enlevé par la grâce du sacrifice de Jésus élevé sur la croix. Il est “à part, à sa place”, comme Jésus Christ ressuscité, la Tête du corps qui est l’Église, est maintenant “séparé définitivement des pécheurs”, car établi à la droite du Tout-puissant “dans la gloire qu’il avait auprès de lui avant le commencement du monde”. Et le disciple n’entre qu’après Pierre, car Pierre est le pasteur donné par le Seigneur à son peuple après lui.

Le “disciple bien-aimé” qui voit et comprend cela dans l’illumination de la foi n’est pas seulement Jean, selon une interprétation traditionnelle vénérable. Il est aussi chacun de vous, frères, comme moi aussi, si seulement nous méritons le nom de disciple. En effet, connaissez-vous un disciple de Jésus qui ne serait bien-aimé de lui ? Chacun de nous, en vérité, s’il accueille la foi de Pâques, est “le disciple bien-aimé” pour qui il a donné sa vie.

Cette nuit, frères, nous étions tous au tombeau avec le Seigneur : notre vie éternelle était cachée avec lui en Dieu dans l’espérance de la foi.

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