Dimanche 16 mai 1999 - Septième dimanche de Pâques

Donner et abandonner, n’est-ce pas un peu pareil ?

Actes 1,12-14 - 1 Pierre 4,13-16 - Jean 17,1-11
dimanche 16 mai 1999.
 

Donner et abandonner, n’est-ce pas un peu pareil ?

En réalité, contrairement aux apparences, ces deux verbes ont des origines tout à fait différentes : donner vient du bas latin "donare" tandis qu’abandonner vient de la racine germanique "ban" qui signifie "juridiction", attirée par l’autre racine germanique "band", qui signifie "lien" ou "signe". Abandonner, c’est laisser au pouvoir, à la merci, d’un autre.

Pourtant, le rapprochement morphologique des termes en français n’est pas sans écho sémantique : que l’on donne ou que l’on abandonne, il s’agit toujours de se défaire. Simplement, "donner" évoque plutôt une conduite volontaire tandis que celui qui "abandonne" est en général forcé de le faire.

Dans le passage évangélique que nous venons d’entendre, Jésus use huit fois du verbe donner. Le Fils nous révèle ainsi Dieu comme celui qui donne, donne et donne encore : sa prière est toute d’action de grâce pour les dons magnifiques et multiples du Père. Pourtant, Jésus est ici à la veille de sa passion, à la veille de demander : "Pourquoi m’as-tu abandonné ?"

Le Père, qui donne tout au Fils, est celui qui donne et abandonne le Fils. A la pointe du mystère, ce rapprochement déconcertant nous permet peut-être de comprendre un peu.

N’est-il pas de quelque manière forcé, Jésus, de prendre le chemin de souffrance et de mort qui est le sien ? Assurément, il ne l’a pas choisi par goût : ses goûts sont les meilleurs, nul lecteur de l’Evangile n’en peut douter. Pourtant, si, poussé par l’Esprit Saint, il entre librement dans sa Passion, c’est qu’il consent à ce chemin qu’il est forcé de prendre : il ne veut pas en prendre un autre que celui que lui commande le Père.

Jésus est abandonné aux hommes. Ainsi nous est révélé le Fils, et donc aussi le Père.

Dieu n’est-il pas de quelque manière forcé de nous sauver ainsi et pas autrement ? Certes, Dieu est tout-puissant et nul ne saurait le forcer à quoi que ce soit. Nul ne peut forcer Dieu ; sinon Dieu lui-même. En nous abandonnant son Fils, Dieu nous abandonne quelque chose - ou plutôt Quelqu’un ! - de lui-même. Mystère de Dieu qui livre son Fils aux hommes pour les sauver.

Avez-vous compris ? On ne comprend vraiment Dieu que de l’intérieur, en apprenant à vivre de sa propre vie de manière à le connaître en lui-même. La vie chrétienne est cela et rien d’autre : connaître Dieu. Et c’est la vie éternelle.

Donc, chrétiens, nous devons vivre dans l’action de grâce constante pour tous les dons dont nous sommes incessamment comblés. Et nous devons abandonner tout ce qu’il faut pour la gloire de Dieu : pas seulement le péché, qui doit nous faire horreur, mais aussi tout ce qui, bien que bon en soi, nous retient de prendre le chemin du Fils jusqu’à la croix.

Nous devons, dans le Fils, être donnés et abandonnés. Ainsi s’accomplit en lui notre vocation sainte à la gloire du Père.