Dimanche 20 juin 1999 - Douzième Dimanche

Une petite fiancée vêtue de blanc immaculé, fraîche comme une aurore de rose,

Jérémie 20,10-13 - Romains 5,12-15 - Matthieu 10,26-33
dimanche 20 juin 1999.
 

Une petite fiancée vêtue de blanc immaculé, fraîche comme une aurore de rose, portée sur un palanquin par une bande de gaillards trapus et velus à l’air patibulaire qui s’avancent à grand peine au milieu de la forêt tropicale : vous avez reconnu une des premières scènes d’un film célèbre, Aguirre, la colère de Dieu. Les conquistadores sont partis à la recherche de l’Eldorado et la jeune fille est l’infante d’Espagne, je crois, en tout cas elle représente l’autorité royale qui a ordonné l’expédition et au nom de laquelle il sera pris possession des découvertes.

La scène est pleine de tensions saisissantes : la vierge faite pour être gardée dans l’écrin secret d’un palais bien protégé est exposée par cette troupe aventurée ; dans sa faiblesse et sa vulnérabilité elle représente un pouvoir royal qui se veut maître du monde ; enfin sa présence signifie une assurance stupéfiante de ces hommes au regard des incertitudes qui pèsent sur la réussite éventuelle de leur entreprise.

Ces trois tensions, entre le secret et le manifeste, entre la fragilité et la puissance ainsi qu’entre l’instantané et le définitif, tensions qui sont aussi précisément celles qui structurent notre évangile, font de la situation magnifiquement dépeinte dans le film une métaphore de la vie de l’humanité.

Est-ce que la demoiselle représente l’idéal caché de ces guerriers farouches et impitoyables, ou bien est-ce le contraire ? En effet, quelle que soit leur apparence exquise et pure, vous savez bien ce qu’il y a dans la tête et dans le coeur des jeunes filles : la même chose que chez tous les autres humains, les mêmes désirs et les mêmes passions, la même violence et les mêmes démons. Les brutes poilues qui l’accompagnent, en donnant un visage aux mouvements secrets du coeur de l’infante, révèlent aussi la nature profonde de la royauté qu’elle représente, et qui se prétend très catholique.

Hélas, la poursuite des rêves humains semble se faire toujours de la même manière : au nom de grands idéaux, mais en passant sur le corps et la dignité des faibles et des petits, à coups de cymbales et de trompettes pour annoncer l’avènement d’un ordre juste et éternel, mais à l’aide d’injustices et de trahisons qui pourrissent aussi sûrement un régime que l’expédition d’Aguirre, jusqu’à ce que le fleuve se referme, indifférent, sur un épisode de plus de la folie ordinaire des hommes. Comme si la colère de Dieu poursuivait l’humanité de sa malédiction.

C’est pourquoi nous sommes baptisés dans la mort du Christ : en lui sont tenues toutes les tensions du monde, jusqu’à ce qu’il vienne.

Si vous craignez pour votre corps, dit-il, craignez surtout celui qui peut tuer l’âme et le corps : c’est pour que nous mettions notre espérance en lui qui peut aussi, non seulement sauver l’âme de celui qui ne refuse pas de perdre son corps, mais encore le ressusciter au dernier jour.

Ce secret des chrétiens est si singulier que ceux du dehors nous prennent pour des illuminés. Pourtant, il est tout proche de l’étincelle la plus indestructible qui brille secrètement au coeur de tout homme, en sorte qu’il s’agit du savoir le plus connu, au fond, de l’histoire de l’humanité, fût-ce à son insu jusqu’au jour de la Révélation.

Le Jour est tout proche de quiconque met sa foi dans le Seigneur, même s’il est plongé dans les violences et les peurs de ce monde, le jour béni où l’Eglise s’avancera vers lui, toute jeune, belle et pure comme une fiancée parée pour son époux.