Dimanche 4 juillet 1999 - Quatorzième Dimanche

Aimez le blanc !

Zacharie 9,9-10 - Psaume 144 - Romains 8 ;9.11-13 - Matthieu 11,25-30
dimanche 4 juillet 1999.
 

Aimez le blanc !

On faisait cette injonction au secrétaire de rédaction, celui qui a la responsabilité des textes dans un journal ou une revue. Cela voulait dire : N’essayez pas de caser le maximum de contenu dans chaque page, laissez des espaces blancs, le blanc est beau.

Curieusement, les paroisses et autres lieux d’Eglise ont la réputation, auprès des professionnels, de faire des feuilles "très maculées", c’est-à-dire bourrées au maximum. Il y a là certainement un souci d’économie respectable mais c’est bien dommage d’oublier que le blanc est beau.

On dit d’un nouveau-né qu’il est une page blanche : il est prêt à tout entendre, il est disponible pour toute instruction. C’est pourquoi l’on est saisi pour les tout-petits d’un amour qui fait défaillir : ils sont si offerts, si vulnérables !

Or, les religions donnent au contraire en exemple des hommes qui plient sous le poids des années, années d’étude et de réflexion passées à scruter les textes pour les comprendre et s’en imprégner. De pages blanches qu’ils furent, ces hommes sont plutôt devenus des palimpsestes, c’est-à-dire des "regrattés", selon le sens littéral du mot grec ainsi transcrit. En effet, les scribes à court de parchemins grattaient parfois le texte d’un document qu’ils jugeaient peu important pour pouvoir en réutiliser le support.

Le problème des sages et des savants dont Jésus dit que son Père leur a caché les mystères du Royaume révélés aux petits était un peu celui-là. Comme une page écrite et récrite, grattée et regrattée, couverte d’écriture et de restes d’écriture, leur coeur était incapable de recevoir la moindre véritable nouveauté. C’est pourquoi ils ne pouvaient voir venir le Messie.

Pour reconnaître ce roi qui vient, juste et victorieux, humble et pacifique, il faut avoir au coeur l’espace vierge qui peut accueillir la nouveauté de l’Esprit : elle exulte de toutes ses forces, la vierge d’Israël, la fille de Sion, sous l’action de l’Esprit-Saint !

Bien sûr, il faut étudier. Si l’enfant est une page blanche, c’est pour recevoir de ses parents les paroles humaines dont il est avide et qui lui sont aussi nécessaires que le lait maternel pour grandir et vivre au milieu des hommes. Refuser de l’enseigner serait lui refuser la vie. Mais jusqu’au grand âge, jusqu’à la fin de ses jours, il faut se rappeler qu’on n’accueille l’essentiel que dans le blanc du coeur, dans un espace vierge où peut se poser, comme une colombe, la lumière d’une nouvelle aurore.

D’où vient, d’ailleurs, la lumière dont rayonnent ces très vieux moines qu’on va visiter au désert de leurs abbayes, ou bien encore l’homme en blanc qui parcourt le monde porté par la croix de son bâton pastoral ? De leur grand savoir accumulé et de la sagesse de leurs réflexions profondes ? Ou bien de la fraîcheur toujours neuve de leur coeur qui accueille le Seigneur chaque jour comme au premier matin ? Ou plutôt de la nouveauté du Seigneur lui-même, qui est maintenant l’origine et la fin du monde ?

Quel que soit notre âge et notre passé, seul le sang versé du Christ peut nous faire un coeur pur capable d’accueillir la révélation de Dieu. Seule la grâce du pardon, qui nous fait enfants de Dieu sans péché, nous rend aptes à recevoir la grâce de la connaissance de Dieu.

Tout ce que nous portons comme poids de vie passée, toute la connaissance, l’expérience et la réflexion accumulées, tout cela ne peut briller en vérité que de la lumière reçue dans un coin de coeur neuf qui éclaire et justifie tout le reste, comme le vieillard Siméon porte et voit la lumière des nations et la gloire d’Israël.

Celui qui regarde venir le Christ voit arriver la fin du monde, la vraie : l’entrée, à travers la mort de la chair, dans la vie éternelle que donne l’Esprit. Et l’Esprit, qui nous fait exulter dès maintenant, nous donne ainsi l’avant-goût de la vie qui vient, puisqu’elle sera pure joie de la louange et de l’adoration sans fin de Dieu.

Cette vie neuve, cette clarté virginale, aimons-la aujourd’hui pour toujours.