Dimanche 5 juin 2005 - Dixième dimanche

Vous êtes occupé ?

Osée 6,3-6 - Psaume 49 - Romains 4,18-25 - Matthieu 9,9-13
dimanche 5 juin 2005.
 

Vous êtes occupé ?

Mais non, pas du tout ! Sous-entendu : Bien sûr, que je suis occupé ; ça ne se voit pas, peut-être ?! Ou bien au contraire : Occupé, moi ? Jamais de la vie, je suis libre ! Colorée d’ironie rageuse ou signifiant un déni offensé, la réponse signale un certain malaise.

En tout cas, Matthieu était occupé, quand Jésus est venu lui dire : « Suis-moi. » Il est devenu classique de voir en Matthieu un collaborateur au sens péjoratif que ce mot a pris depuis l’occupation nazie. Mais cette analogie est excessive. L’occupant romain était en général plus civilisé que les nations qu’il avait soumises, il leur apportait plutôt la stabilité et la prospérité. La “Pax romana” régnait largement dans le bassin méditerranéen, à la satisfaction des élites locales auxquelles le pouvoir impérial avait la sagesse de déléguer le gouvernement de leur peuple. Et la question religieuse n’était absolument pas une source de difficultés en la matière, car les religions des hommes se ressemblent, et elles s’assemblent toutes docilement dès que les puissants pactisent.

Toutes sauf une : la seule qui ne vienne pas des hommes, mais de Dieu, car elle est la réponse du peuple choisi à son Seigneur. C’est pourquoi le peuple juif, le peuple saint, seul parmi toutes les nations ne pouvait se résoudre profondément à subir le joug des païens. Pourtant, la dure nécessité s’en imposait depuis longtemps.

Il y avait bien dans le peuple des individus et des groupuscules en révolte contre l’occupant : leurs actions violentes les rendaient le plus souvent odieux à leurs compatriotes mêmes, et le seul effet de leur lutte avait été un alourdissement du joug impérial. Dans la suite de l’histoire, en 70 d’abord, puis en 135 de notre ère, les mêmes causes allaient entraîner la destruction de Jérusalem et du Temple, et finalement la ruine du judaïsme palestinien. À l’époque de Jésus, la situation était seulement tendue, en Judée surtout où le roitelet juif avait été remplacé par un préfet romain.

La plupart des Juifs vivaient donc sous le régime de la domination étrangère avec résignation, nous dirions “avec philosophie”, comme tous les autres peuples de la terre. La collecte des impôts et des taxes pour l’empereur, en particulier, se déléguait à des percepteurs dont seuls les plus gros s’enrichissaient vraiment. Les autres “publicains”, simples agents de base, ne roulaient pas sur l’or, ils essayaient seulement de s’en sortir. Matthieu n’était sans doute que l’un d’entre eux.

Certains Juifs choisissaient délibérément le camp de l’occupant pour en tirer parti : c’étaient par excellence, si l’on peut dire, les hérodiens. D’autres soutenaient que ce malheur était la punition du péché des ancêtres, et qu’il fallait donc s’y résigner ; mais ils prétendaient en même temps se garder purs de toute compromission avec l’occupant. Vous avez reconnu les pharisiens, dont l’attitude est taxée d’hypocrisie dans l’évangile.

Finalement, il y avait chez les Juifs, comme dans tout pays occupé, plus d’hypocrites de que collaborateurs patentés.

D’ailleurs, l’importance numérique que semblent prendre les collecteurs d’impôts dans notre évangile d’aujourd’hui ne laisse pas d’étonner : voilà Jésus à table dans la maison avec “beaucoup de publicains et de pécheurs”. C’est qu’ils n’étaient pas seulement au service de l’occupant, mais aussi précisément de son argent. Voilà ce qui en fait ici le type même des pécheurs.

Rappelez-vous : nul ne peut servir deux maîtres. Vous ne pouvez pas servir Dieu et l’Argent, “Mammon”. La Richesse personnifiée, voilà désigné le maître qui s’oppose à Dieu en notre cœur. Ne sommes-nous pas souvent possédés par nos possessions ? “Occuper” signifie littéralement “s’emparer de en premier”. Quand ce qui a valeur dans notre monde s’empare en premier de notre esprit, de nos forces et de nos sentiments, au lieu que ce soit l’amour de Dieu et du prochain, nous sommes sous l’emprise du péché.

Jésus prend donc la comparaison du médecin. La maladie nous rend dégoûtant, vilains à voir, à toucher et à sentir. Le bon médecin s’approche du malade, le touche et le soigne pour le guérir. De même Jésus nous voit enlaidis et dégoûtants à cause du péché, mais il ne nous méprise pas : il s’approche, nous touche et souffle sur nous pour que nous soyons guéris, c’est-à-dire libérés.

Et le pire pécheur n’est pas toujours celui qu’on pense. On peut être bien habillé, doré sur tranche et soigné à souhait, avec une âme noire de vilains desseins. On peut prendre l’air très convenable et être obsédé plus qu’une prostituée. C’est pourquoi les pharisiens sont plus enfoncés dans le péché. Mais Jésus nous regarde tous avec la même miséricorde. « Ah, les pauvres », dit-il du haut de sa croix où il enlève le péché du monde.

Pauvres pécheurs que nous sommes tous, que nous reste-t-il à faire ? Reconnaissons notre péché et le péché du monde, accueillons le pardon et rendons grâce à Dieu dans l’Eucharistie de Jésus Christ, car il est venu nous libérer quand nous étions occupés.

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