Dimanche 26 juin 2005 - Treizième dimanche

Quelle galère !

2 Rois 4,8-11.14-16 - Psaume 88 - Romains 6,3-4.8-11 - Matthieu 10,37-42
dimanche 26 juin 2005.
 

Quelle galère !

Famille et réunion familiale : galère ? Travail et conditions de travail : galère ? Mariage et chaînes du mariage : galère ?

À chaque fois j’aurais pu dire plutôt : bonheur ou galère ? Mais ce n’était pas nécessaire. Car qu’est-ce qu’une galère à l’origine sinon un grand bateau rapide à voiles et à rames, bien adapté à la Méditerranée ? La vie au grand air de cette mer si belle, l’effort et l’aventure en équipe solidaire sur un fier bâtiment de combat, c’est le rêve pour beaucoup. Mais les galères du roi de France qui lui servirent de bagne du XVIe au XVIIIe siècle ont chargé le mot de connotations sinistres.

Du rêve d’une aventure commune passionnante où l’on conjugue avec joie ses énergies et ses efforts dans le même sens, on passe facilement à l’enfer d’une servitude détestable : telle est en effet l’expérience de beaucoup dans la famille, le travail ou le mariage. Jamais, pourtant, nous ne cessons d’espérer réussir ces entreprises de bonheur, bien que toujours elles puissent tourner au désastre.

Lorsque le pire est là, les apparences peuvent rester sauves un moment : les rameurs tirent en cadence sur le même bois, ils avancent ensemble sur la même route. Mais déjà chacun ne rêve que de briser sa chaîne et de s’échapper. Or, ce n’est pas le lien avec l’autre qui nous accable, puisque au contraire nous avons désiré et goûté ce lien comme le bonheur même. Mais le lien qui nous empêche de vivre ce bonheur est celui nous attache à l’enfer, et il se nomme orgueil, égoïsme, convoitise et volonté de domination.

C’est pourquoi Jésus dit, dans la phrase qui précède et ouvre immédiatement le passage que nous avons entendu : « Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre : je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive. » Car c’est ce lien infernal qu’il veut trancher pour nous libérer du mal, alors même que souvent nous ne voulons pas être délivrés de ce lien, que nous allons même parfois jusqu’à appeler liberté notre pire galère ! Ainsi, nous devons renoncer à Satan, mais aussi à ses œuvres et à ses séductions.

Cela ne va pas sans combat, à l’intérieur comme à l’extérieur. Effrayés par cette perspective, nous pouvons nous décourager ou nous enfuir. Mais Jésus dit : « Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi ». Nous pouvons aussi ne pas comprendre et rester butés devant des exigences qui semblent excessives.

Ainsi de la nécessité de préférer Jésus à son père et à sa mère, et de le préférer à soi-même ! Mais voilà : la chaîne du péché qui nous lie à l’enfer est tressée avec nos liens humains, avec notre attachement à la vie. Si bien que le glaive de la parole ne peut le trancher sans couper aussi dans le vif, sans nous fendre le cœur.

Mais si nous acceptons cette libération douloureuse pour nous laisser unir au Christ qui a donné sa vie pour nous, nous sommes libérés pour aimer, nous sommes rendus à toutes nos solidarités humaines de façon à y trouver un bonheur qui ne cherche pas sa fin en lui-même, mais s’inscrit dans la perspective de la résurrection. Nous vivons alors ici-bas dans l’espérance qui ne trompe pas, et notre joie passagère annonce et inaugure les joies éternelles.

Ainsi, nous qui portons le beau nom de chrétiens, nous ne sommes pas soustraits au sort des hommes qui font tour à tour l’expérience du bonheur et du malheur, mais nous le vivons dans la communion de la foi, et cela change tout. Nous sommes unis par la chaîne de la mission de Jésus, par cette parole de foi annoncée et reçue : elle unit celui qui annonce et celui qui reçoit d’un lien qui remonte au Père par le Fils, un lien qui n’est autre que l’amour même de Dieu, la communion de l’Esprit Saint.

Le monastère et sa règle, la paroisse et ses servitudes, l’Église avec la faiblesse et les péchés de ses fils : galère ? Épreuve sanctifiante partagée dans la charité qui nous qualifie pour le bonheur et la vie éternelle.

Texte des lectures : Cliquez ici