LA VIE DANS L’ESPRIT

Conférence du Père Lambret le 9 octobre 2004 à l’Association Naïm (Condensé)
vendredi 1er juillet 2005.
 

Les œuvres vives

Un navire est atteint dans ses œuvres vives lorsqu’il est touché sous la ligne de flottaison, en sa carène invisible de la surface. Les œuvres vives, cette intériorité dans la profondeur, portent tout ce qui se tient fièrement en haut, aériens élancés, audacieux espars et voilure déployée.

Tel est aussi l’homme.

« Ce qu’est n’importe quel homme, cet homme-là lui-même ne le sait guère. Cependant il le sait un peu pour lui. Ce qu’il sera demain, lui-même ne le sait pas. » (Saint Augustin, “Sermon sur les pasteurs”)

Mystère du temps et de la mémoire, de la conscience et de l’inconscience, de l’étrangeté à soi-même d’un sujet libre et raisonnable dont l’être profond ne se connaît qu’autant qu’il se manifeste en surface.

“L’esprit de l’homme qui est en lui”

« Qui donc, parmi les hommes, sait ce qu’il y a dans l’homme ? Seul l’esprit de l’homme le sait, lui qui est dans l’homme. De même, personne ne connaît ce qu’il y a en Dieu sinon l’Esprit de Dieu. » (Première lettre de saint Paul aux Corinthiens, chapitre 2 verset 11)

Qu’est-ce que “l’esprit de l’homme” ? Sa raison, sa mémoire, sa connaissance, sa volonté, sa conscience, sa sensibilité ? Tout cela et d’autres facultés encore, ou plutôt ce qui en réalise l’unité, ce centre de l’être qui en fait un sujet doué de facultés. L’homme est en continuité organique depuis son centre le plus intime jusqu’en son extérieur le plus épidermique, c’est pourquoi les mouvements de son âme affectent tout son corps et se devinent souvent à l’aspect de sa peau.

La vie de l’esprit

L’esprit humain a soif de parole et de vérité, il se nourrit d’art et de littérature, d’œuvres au sens plein, solide et profond. Françoise Sagan, adolescente, fut renvoyée des Oiseaux pour défaut de spiritualité. Bonjour tristesse. Une âme vive et talentueuse en désarroi après la mort de sa mère, tandis que son père s’adonne assez bêtement à un hédonisme nouveau pour lui, est atteinte de plein fouet par quelque sous-produit des prophéties modernes de la mort de Dieu. Il ne lui reste plus qu’à pleurer le vide et la fausseté des idées qu’on lui a mises au cœur et dans la tête, ces idées mêmes qu’elle prétend chanter.

L’esprit et l’Esprit

La première section de la troisième partie du Catéchisme de l’Église catholique s’intitule : “La vie dans l’esprit”. Sans majuscule. Mais la première ligne sous le titre, placée comme en apposition, s’énonce : « La vie dans l’Esprit Saint accomplit la vocation de l’homme. » Avec une majuscule. Quelle curieuse hésitation, n’est-ce pas ? Plus loin dans l’ouvrage, nous lisons au N° 2684 : « Dans la communion des saints se sont développées, tout au long de l’histoire des Églises, des spiritualités. Le charisme personnel d’un témoin de l’amour de Dieu pour les hommes a pu être transmis, tel “l’esprit” d’Élie à Élisée et à Jean-Baptiste, pour que des disciples aient part à cet esprit... Elles réfractent, dans leur riche diversité, la pure et unique lumière de l’Esprit Saint. » Nous pouvons comprendre que l’esprit en général, sans majuscule, est le sujet personnel humain. Dans le mystère de l’Alliance, octroyée par pure grâce, du sujet personnel divin avec l’homme, l’Esprit qui est Dieu entre de quelque manière en composition avec l’esprit de l’homme. Ainsi l’esprit du saint homme se fait-il “spiritualité”, don de Dieu susceptible de se donner et de se recevoir, de se transmettre d’homme à homme.

Jésus Christ donne l’Esprit

« Au terme nous parviendrons tous ensemble... à la plénitude de la stature du Christ. » (Éphésiens 4,13). C’est l’accomplissement de la Pentecôte, la plénitude de la Révélation réalisée dans le Nouveau Testament : « Laissez-vous guider intérieurement par un esprit renouvelé. Adoptez le comportement de l’homme nouveau, créé saint et juste dans la vérité, à l’image de Dieu. » (Éphésiens 4,23-24).

L’action de l’Esprit Saint

L’œuvre de Dieu par la puissance de l’Esprit Saint est unique : en nous donnant son Fils et la foi en lui, Jésus Christ, il réalise notre “christification”, notre divinisation. Mais cette œuvre unique a deux aspects. Le premier est notre libération du mal : conversion, pardon, purification, sanctification. Le second est notre association au service de son Fils : apostolat et martyre. Ces deux aspects ne sont pas strictement successifs et ne peuvent être séparés en général dans la vie du chrétien. Jésus pour lui-même, bien entendu, n’avait pas besoin du premier aspect. Ni, d’ailleurs, sa mère la Vierge Marie, ni non plus ceux qui se trouveraient, de leur vivant, parfaitement sanctifiés. Mais pour l’immense majorité des chrétiens, les deux aspects s’appellent l’un l’autre : tout progrès en sainteté fait du chrétien un témoin plus fidèle et plus généreux du Christ, et tout progrès dans la fidélité au service de l’Évangile fait grandir en sainteté le serviteur de l’Évangile.

La béatitude

Le paradoxe de la “joie parfaite” chantée et illustrée par saint François d’Assise est celui des Béatitudes : « Heureux serez-vous si l’on vous persécute à cause de moi. » Celui qui sert le Père à l’image du Fils au point que “ce n’est plus lui mais le Christ qui vit en lui” découvre par là même l’immense amour de Dieu et l’éprouve en vérité. Cette découverte peut se vivre dans les souffrances et les déchirements, dans les affres de la nuit obscure, dans l’étrange sécheresse des sensations et des sentiments, elle n’en demeure pas moins la paix infinie de l’homme à qui est révélée la victoire de l’Amour sur la mort et le péché jusque dans sa chair et à travers sa mort. Invincible est la joie de l’amour qui a les promesses de la vie éternelle.

La vie dans l’Esprit

Nous sommes au cœur de la source unique, le mystère de la croix du Christ et de la part qui nous est donnée à cette passion pour avoir part à sa résurrection. Tel est le sens de notre baptême : nous laisser toucher en nos œuvres vives vouées à la mort, nous laisser couler dans la mort du Christ, en sorte que, de la mort du vieil homme, naisse en nous la possibilité de la venue de l’homme nouveau. Alors nous vivons “en Christ”, c’est-à-dire sous son règne de justice, d’amour et de vérité. Tel est aussi le sens de l’expression “vie dans l’Esprit” que l’on peut rapporter au “baptême dans l’Esprit Saint” annoncé par Jean-Baptiste : l’immersion de l’esprit de l’homme, de son sujet personnel, dans l’infini de L’Esprit de Dieu. Celui qui accueille la parole de Jésus, demeurant ainsi en lui, accueille Dieu lui-même qui vient demeurer en lui : « L’Esprit est vraiment le lieu des saints, et le saint est pour l’Esprit un lieu propre, puisqu’il s’offre à habiter avec Dieu et est appelé son Temple. » Cette phrase de saint Basile est adoptée par le Catéchisme de l’Église catholique au même N° 2684 que j’ai cité plus haut.

Ces phrases peuvent sembler formelles et irréalistes. C’est pourquoi il importe de bien comprendre ce qu’elles signifient de la façon la plus concrète du monde. Le don de Dieu se reçoit jour après jour dans sa Parole proclamée en Église et écoutée de même dans l’obéissance de la foi, en sorte que nous reconnaissons l’obligation impérieuse de la mettre en pratique dans toute notre existence. Chaque jour nous devons laisser le Seigneur lui-même nous ouvrir l’oreille, et ne jamais penser que nous avons cessé de lui résister. Cette voie très concrète d’obéissance difficile, ouverte par les sacrements de l’initiation chrétienne (Baptême, Confirmation et Eucharistie) et jalonnée par la messe dominicale régulière et les autres sacrements, est celle à laquelle nous sommes assignés jusqu’au bout, et de laquelle nous ne pouvons jamais décoller sans nous égarer. La vie dans l’Esprit est une humble fidélité de chaque jour, dont l’exemple éminent est donné par la toute sainte Vierge Marie. Cette vie est le mystère sponsal de l’Amour divin, celui de l’Alliance du Dieu trois fois saint épousant sa pauvre créature humaine par pure grâce, et qui la transforme au point de ne plus faire qu’Un avec elle.

Si nous demeurons fidèlement toute notre vie dans la barque du salut qui est l’Église, au dernier jour, quand viendra le Seigneur Jésus Christ, nous ne ferons en lui qu’un seul corps et un seul Esprit.