Dimanche 3 juillet 2005 - Quatorzième dimanche

Vous n’êtes pas encore partis ?

Zacharie 9,9-10 - Psaume 144 - Romains 8,9.11-13 - Matthieu 11,25-30
dimanche 3 juillet 2005.
 

Vous n’êtes pas encore partis ?

Impensable, dit l’un, avec toutes les responsabilités qui me retiennent ! Si j’arrive à m’échapper quelques jours, ce sera avec mon ordinateur et mon téléphone portables, même sur la plage. Un jour, quand j’aurai amassé assez d’argent, là j’en profiterai à fond...

Partir, dit un autre, encore faut-il en avoir les moyens. Remarquez, j’ai bien une possibilité, mais ce ne serait pas la coupure totale qu’il me faut. En somme, ce que je pourrais je ne le veux pas et ce que je voudrais, je ne le peux pas.

Quel embarras, tout cela ! En principe, les vacances devraient être un repos nécessaire dans le cours d’une année chargée, un temps de détente pour équilibrer les mois affairés, mais voilà que ce qui devait être solution devient problème.

Estimer la juste importance des choses, les mettre en perspective et en proportion, c’est la sagesse. Vouloir que les vacances soient le paradis ou un arrachement total à l’existence ordinaire, est-ce bien raisonnable ? Prétendre changer de vie, et même changer la vie, c’est fou, non ?

Or, c’est d’une telle folie qu’il est question dans l’évangile d’aujourd’hui. En effet, Jésus ne parle pas de vacances quelconques lorsqu’il proclame : « Devenez mes disciples et vous trouverez le repos. » Il s’agit du repos absolu, celui qu’on cherche au-delà de toute existence pénible.

Lorsque le pape Jean-Paul II donne la dernière goutte de son énergie, de sa patience et de sa souffrance pour poursuivre son œuvre jusqu’au bout, ce n’est guère au goût de la sagesse ordinaire du monde. Mais si l’on croit qu’il nous donnait un bon exemple, si l’on voit que déjà il était heureux, on comprend que le repos du disciple l’emporte merveilleusement sur les repos ordinaires qu’il faut pourtant savoir prendre habituellement.

Et quel est ce repos merveilleux ? Tournons-nous vers son successeur, Benoît XVI. Je voudrais citer à nouveau ses premiers mots de pape : « Messieurs les cardinaux m’ont choisi, moi, humble serviteur dans la vigne du Seigneur. » Mes amis, ou bien vous pensez qu’il s’agit là de la coquetterie fausse modeste d’un vieux prince, ou bien il faut se demander si ce n’est pas réellement l’humilité miraculeuse du vrai disciple du Christ, l’humilité que lui seul peut donner à ceux qui croient en lui.

L’extinction en soi de l’orgueil, de l’égoïsme et de la haine, l’enlèvement de ce poids mort sur le cœur, ne serait-ce pas l’allégement du plus lourd des fardeaux qui accablent l’homme par-delà tous les facteurs extérieurs qui rendent son existence pénible ? Ce don incroyable serait déjà un repos merveilleux en ce monde pour ceux qui ne cessent de se dévorer eux-mêmes en cherchant sans trêve à l’emporter sur autrui ou à se venger de lui.

Telle est le fruit de la victoire de Jésus en notre faveur : il s’est dépouillé de lui-même jusqu’à la mort de la croix afin que nous puissions, à sa suite, nous dépouiller de notre propre vie selon la part de grâce et de vocation de chacun dans le dessein de salut de Dieu. Ainsi l’on devient un “tout-petit” à qui sont révélés les mystères du Royaume. Telle est la sagesse de la croix et la victoire de l’Esprit.

Pensez encore à Joseph Ratzinger : plus savant que lui dès sa jeunesse, vous n’en trouverez pas beaucoup ; plus sage que lui après tant d’années de haut service de l’Église, il n’y en a guère ; plus élevé que le ministère de Pierre qui lui a été confié, je ne pense pas qu’il en existe. Mais le sentiment qui l’envahit à ce moment, selon la confidence qu’il a faite publiquement à plusieurs reprises, c’est un immense besoin de rendre grâce, c’est-à-dire de s’associer à l’exultation de Jésus aujourd’hui : « Père, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. » N’est-ce pas parce qu’il peut s’associer aussi à l’affirmation de Jésus : « Je suis doux et humble de cœur » ?

Ces paroles, Jésus les prononce dans l’évangile selon saint Matthieu au moment où il envisage le rejet radical de sa prédication et de sa personne, et tandis que sa Passion approche terriblement. Vous comprenez bien qu’il ne songe alors à aucune espèce de repos ordinaire : il va se donner tout entier, malgré tout, à l’annonce du Royaume jusqu’au bout, et puis il accomplira l’effroyable labeur de la croix. La douceur de son joug n’est pas une mollesse quelconque, mais la patience de l’amour qui souffre violence, mort et humiliation sans se révolter, pour sauver même les bourreaux.

Se vanter d’être petit alors qu’on est seulement paresseux, veule et d’une ignorance coupable, c’est se moquer de l’Évangile. Devenir disciple de Jésus, c’est se mettre courageusement avec lui au travail apostolique selon la mesure généreuse de la grâce et de la vocation qui nous est impartie, quitte à devenir grand aux yeux de tous en restant tout petit par l’humilité du cœur devant Dieu et devant les hommes. Devenir disciple, c’est partir de soi pour être au Christ : alors on connaît le repos du cœur libéré des passions du monde, et l’on porte en Église un fruit abondant et qui demeure.

Alors, frères, vous n’êtes pas encore partis ?

Texte des lectures : Cliquez ici