Dimanche 11 septembre 2005 - Vingt-quatrième dimanche

À quoi ça sert de compter ?

Siracide 27,30-28,7 - Psaume 102 - Romains 14,7-9 - Matthieu 18,15-20
dimanche 11 septembre 2005.
 

À quoi ça sert de compter ?

Ça sert au pire et au meilleur, et même à ne plus compter.

Compter, c’est mettre les choses en rapport. L’intelligence est la faculté d’établir des rapports, et ce qui nous met en rapport habituellement, c’est la parole. Voilà pourquoi le mot grec “logos” signifie : parole, relation, raison, compte. C’est ce mot “Logos” qui est traduit par “verbe” dans la phrase : « Et le verbe s’est fait chair ».

Comme le verbe s’est fait chair, Jésus nous raconte des histoires très concrètes pour nous faire pressentir les réalités les plus élevées. Mais pour comprendre la parabole d’aujourd’hui, il faut savoir compter.

Vous avez entendu que le compagnon du méchant serviteur lui devait cent pièces d’argent ; en fait il s’agit de cent “deniers” ; le denier était le salaire d’une journée de travail. Comme le talent valait soixante mille deniers - c’est pourquoi la traduction liturgique explique que dix mille talents c’est soixante millions de pièces d’argent - on calcule aisément qu’un talent était le salaire d’une vie entière d’ouvrier.

Bien, maintenant, quelle est la proportion entre cent et soixante millions ? C’est un sur six cent mille ! Le méchant serviteur devait six cent mille fois plus au maître que ce qu’il réclame ensuite à son compagnon. Et ce fou n’a même pas fait le rapprochement !

Mais nous, avons-nous plus de raison que lui ?

Quand quelqu’un nous a fait du tort, nous savons à quel point et combien de fois. Mais, avant de lui demander réparation, savons-nous commencer par compter nos propres péchés ? Or voilà, curieusement, pour nos péchés, nous pensons volontiers que ça ne sert à rien de compter. Si seulement nous commencions par en compter un !

En effet, compter, cela commence par un. Entre zéro et un, quel est l’écart ? Un moins zéro, cela fait un seulement. Mais un divisé par zéro, c’est incalculable. La proportion entre un et zéro, c’est l’infini. Quand on ne compte pas du tout ses propres péchés, même pas un, ce n’est pas étonnant qu’on soit impitoyable avec les autres.

De plus, croyez-vous qu’un seul d’entre nous ne soit pas coupable cent fois de ce qu’il reproche à l’autre ? Vous pensez que j’exagère ? Mais si nous avons retenu du sermon sur la montagne que colère vaut meurtre et convoitise infidélité, nous ne nous croirons plus tout à fait innocents des gros péchés que nous voyons chez certains.

Surtout, si nous avons compris que tous nos manques d’amour sont autant de crimes contre l’humanité et contre notre Père qui est aux cieux, pourrons-nous encore accabler le frère humain qui a fauté contre nous ? Comment ne pas désirer sans fin son relèvement et le rétablissement d’une relation heureuse entre lui et nous ?

En fait, chacun de nous est comme l’homme à qui le maître a remis dix mille talents : n’avons-nous pas gâché dix mille fois la vie que Dieu nous a donnée ? Combien de fois Dieu ne m’a-t-il pas offert la chance de ma vie, l’occasion d’aimer mon prochain, et je l’ai gâchée ? Combien de fois n’ai-je pas évidemment manqué à l’amour, par orgueil, par égoïsme, par négligence ou par bêtise ? C’est fou, le gaspillage de vie que nous faisons constamment, si l’on réfléchit que tout ce qui n’est pas vécu dans l’amour est perdu. Mille et mille fois j’ai perdu la vie que Dieu donne et, si je suis là pour compter, c’est bien parce qu’il m’a pardonné dans son Fils qui a donné sa vie pour nous.

Mais qui dira le prix de la vie du Fils de Dieu, le juste et le saint, lui qui l’a donné sur la croix pour racheter toutes nos vies perdues depuis le commencement de l’humanité jusqu’au dernier jour de l’histoire ? Car ce prix est infiniment plus grand que toutes nos horribles fautes ensemble. Que cette pensée soit pour notre confusion lorsque nous accablons nos frères coupables envers nous, et pour notre espérance lorsque nous sommes écrasés par notre propre culpabilité.

Que tout cela nous donne le cœur de pardonner, ne serait-ce qu’une fois. Entre pardonner une fois et pas du tout, la différence est infinie. Quand nous avons franchi le pas une fois, ne sommes-nous pas disposés à le franchir encore mille ? Car pardonner une fois est déjà le brisement merveilleux d’un cœur qui commence à apprendre à aimer.

Alors nous prierons avec le Psalmiste : « Que tes pensées sont pour moi difficiles, Dieu, que leur somme est imposante. Je les compte : plus nombreuses que le sable. Je m’éveille : je suis encore avec toi ! » Oui, éveillons-nous à la résurrection du Christ dans le pardon mutuel.

Commencer à compter ses péchés, cela sert à découvrir la miséricorde de Dieu et à comprendre que ses bienfaits vont au-delà de tout ce que nous pourrions compter, voilà pourquoi nous lui rendons grâce infiniment par son Fils Jésus Christ. Ainsi nous entrons dans une vie d’amour fraternel à la gloire de notre Père qui est aux cieux.

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