Dimanche 18 septembre 2005 - Vingt-cinquième dimanche

C’est pour ça que nous avons tant de mal.

Isaïe 55,6-9 - Psaume 144 - Philippiens1,20-27 - Matthieu 20,1-16
dimanche 18 septembre 2005.
 

C’est pour ça que nous avons tant de mal.

C’est parce que c’était trop bien avant que nous avons du mal à accepter ce qui arrive maintenant : la rentrée d’automne après l’été des vacances, la première fois qu’il faut quitter la maison pour aller à l’école, la venue au monde pour le nouveau-né qui était si bien dans le ventre de sa mère.

Je crois que c’est un peu ce qui arrive à l’ouvrier de la première heure à la fin de notre parabole.

Mais pas du tout, me direz-vous. Au contraire, il a peiné toute la journée. Enfin arrive pour lui le moment du salaire et du repos, et voilà que tout est gâché par l’affaire de ces travailleurs d’une heure à peine qui reçoivent autant que lui, et qui passent devant lui, en plus !

Il faut dire que le maître exagère. C’est une sorte de provocation que de faire attendre les premiers pour qu’ils voient bien qu’ils ne reçoivent à la fin pas plus que les derniers venus passés devant eux. Et d’ailleurs, il dit à celui qu’il a pris à part : « Prends ce qui te revient et va-t-en ! » Il l’envoie balader, en somme.

Si c’est vraiment cela qui se passe, alors le maître n’est pas bon, contrairement à ce qu’il affirme. Il est même tout simplement pervers. Il n’aime personne, il ne fait semblant d’être généreux avec les derniers ouvriers que pour mieux humilier et frustrer les premiers.

Mais peut-être en avons-nous jugé un peu vite : que nous sommes prompts à soupçonner le maître ! Et s’il fallait prendre au sérieux le fait qu’il l’appelle “mon ami” ce premier pris à part ? Et s’il avait pour lui une ambition plus grande, celle de l’associer personnellement à sa générosité qu’il lui a donné de constater dans le traitement favorable des derniers venus ? Après tout, la pièce d’argent, le denier, est le salaire d’une journée qui permet de vivre le lendemain. S’il y a un jour d’après, le maître peut avoir des projets pour tous les ouvriers à qui il donne aujourd’hui le salaire.

Avez-vous remarqué que le maître a un intendant pour appeler les ouvriers et distribuer le salaire ? Le mot grec traduit par intendant est “épitropos” qui vient du verbe “épitrépô”, “tourner vers”, d’où “transmettre”, “léguer”, puis “remettre”, “confier”. Le maître tourne ses serviteurs et ses biens vers quelqu’un. Cela ne vous rappelle rien ?

La voix venue du ciel à la Transfiguration s’adresse aux disciples Pierre, Jacques et Jean : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, écoutez-le. » C’est en quelque sorte ce qui arrive au serviteur appelé “mon ami” par le maître aujourd’hui. Au fait, comment s’appelle-t-il ? Nous ne le savons pas. Quelle importance, qu’il s’appelle Pierre, Paul ou Jacques ? Justement, il pourrait s’appeler Saul.

Souvenez-vous : “pharisien fils de pharisien, observateur irréprochable de la Loi”, comme il se décrit lui-même en rappelant le temps où il persécutait l’Église avec zèle. Mais le Christ l’a retourné. Il est devenu son ami et il a entendu la parole “Prends ce qui te revient et va-t-en” comme le don de la foi et l’envoi en mission.

Voilà le sens caché de l’unique pièce d’argent donnée à tous les ouvriers de la première à la dernière heure : c’est la foi de ceux qui se convertissent au Christ, la foi au salut de tous par la croix de Jésus, et cette foi sauve ! Ce salaire merveilleux est en fait pure grâce, et c’est aussi le moyen de vivre le jour suivant avec ses travaux.

Car il y a un jour suivant : après le septième, ce sabbat qui est aussi le temps de la mort du Fils de Dieu, il y a le huitième, le jour de la résurrection et du don de l’Esprit. Ce jour unique qui ne connaît pas de déclin est le temps de l’Église jusqu’à la venue du Seigneur, ce temps où nous cheminons dans la foi et l’espérance, jusqu’à ce que nous voyions le Sauveur dans sa gloire.

Il faut bien comprendre, frères, pourquoi les juifs au temps de Jésus avaient tant de mal à accueillir la foi que les païens ont si rapidement embrassée en masse. Eux pratiquaient la Loi. C’était un dur labeur de contraintes et de sacrifices multiples. Pourtant, ce n’était pas pour eux une souffrance amère mais, bien au contraire, une fierté et un bonheur : « De quel amour j’aime ta Loi, dit le Psalmiste sans se lasser, plus précieuse que l’or, qu’une masse d’or fin, plus savoureuse que le miel qui coule des rayons. »

Et que cette Loi fût un privilège, celui des justes du peuple élu au milieu des païens ignorants et des pécheurs, ne faisait qu’ajouter à son prix. Or, voilà qu’avec l’accomplissement en Jésus Christ, tous sont accueillis sur le même pied, des prostituées et des publicains ramassés à la fin prennent les premières places auprès du Maître, il n’y a plus aucun avantage à avoir été juif pieux. En somme, c’était trop bien avant, voilà pourquoi ils ont tant de mal à mourir à la Loi pour renaître à la grâce.

Mais le problème est universel, frères, les gens bien acceptent mal que les vauriens échappent au sort qu’ils méritent. Au mieux, ils consentiront à ce qu’il leur soit fait un peu miséricorde, mais qu’ils soient traités tout comme eux, non, cela leur est insupportable. Il n’est pas nécessaire d’être juif pour comprendre cela, il suffit d’avoir été au nombre des gens bien comme c’est le cas pour beaucoup d’entre nous, dont votre serviteur.

Ce mauvais regard qui nous fait considérer de travers la grâce faite aux autres, c’est l’aspect le plus vilain du péché originel : nous voyons d’un mauvais oeil que Dieu soit si bon, comme dit le maître de la vigne. En fait, c’est là notre misère à tous, dont nous avons tous besoin d’être guéri par la même grâce baptismale de la mort du Seigneur.

Voilà pourquoi nous avons tant de mal à être les fils du Père qui est aux cieux. Mais si nous ouvrons notre coeur, ce sera tellement bien de travailler ensemble à l’annonce de la grâce faite à tous !

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