Dimanche 21 novembre 1999 - Le Christ Roi

Toi-même.

Ézékiel 34,11-12,15-17 - 1 Corinthiens 15,20-26.28 - Matthieu 25,31-46
dimanche 21 novembre 1999.
 

Toi-même.

Les enfants apprennent très tôt cette répartie élémentaire à toute insulte. Si peu appropriée soit-elle éventuellement, elle vaut mieux, pensent-ils, que pas de réponse du tout : il ne faut quand même pas se laisser piétiner ! De toute façon, il est bon d’avoir de la répartie, ne serait-ce que pour nourrir un dialogue vif et intéressant.

L’évangile d’aujourd’hui constitue une répartie du Christ à une question de ses disciples. Laquelle ? Nous la connaissons bien : "D’accord, pensons-nous, nous avons appris ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire pour aller au ciel et non pas en enfer, nous savons à qui et à quelle parole nous devons être fidèles, mais les autres ?" Qu’en sera-t-il, en effet, du sort final de ceux qui n’auront pas connu le Christ ? Comment Dieu pourra-t-il les juger, alors qu’ils n’ont pas reçu la parole comme nous ?

Pour bien comprendre la réponse de Jésus, rappelons-nous celle du judaïsme. Vous avez sûrement entendu parler des "justes des nations" : les autorités religieuses juives déclarent parfois "justes" certains non-Juifs pour avoir aidé des Juifs en situation de persécution. Ils sont "des nations", c’est-à-dire païens, et pourtant ils sont déclarés justes au même titre qu’un Juif fidèle à la Loi.

Il s’agit, le plus souvent, de faits survenus pendant la dernière Guerre mondiale, et liés à ce qu’on appelle la Shoah ou l’Holocauste. Mais cette tradition remonte à l’époque du Seigneur et au-delà. Vous connaissez l’expression "Nuit et brouillard, Nacht und Nebel ", pour dire la grande détresse des Juifs déportés ; eh bien elle fait référence au passage du livre d’Ézékiel que nous venons d’entendre : "J’irai délivrer mes brebis de tous les endroits où elles ont été dispersées un jour de brouillard et d’obscurité."

La réponse de Jésus, donc, est semblable à celle du judaïsme : les païens, c’est-à-dire les hommes qui ne connaissent pas le Christ, seront jugés sur la façon dont ils auront aidé ou non les chrétiens. En effet, il faut bien comprendre que ceux que Jésus appelle "ces petits qui sont mes frères" - littéralement : ces tout-petits ou ces plus petits - sont, dans l’Évangile selon saint Matthieu, précisément ses disciples.

La réponse de Jésus est claire et nette. Mais, comme l’interlocuteur du Seigneur avant la parabole du bon Samaritain, "voulant montrer qu’il était juste", reprit la parole pour poser une question de plus, l’un de nous demandera peut-être : "Et ceux qui ne connaissent même pas de chrétiens ?"

Ah bon, répondra le Seigneur, ah bon : il y a des gens qui ne me connaissent pas et qui ne connaissent même pas de chrétiens ? Et toi-même, que fais-tu pour remédier à cela ? Non seulement tu restes dans ta réserve, bien au chaud, plutôt que de te déranger pour aller voir les autres, mais en plus, quand ils veulent venir chez toi tu les rejettes parce qu’ils te gênent. Peut-être considères-tu comme sans intérêt de me connaître ? Ou bien, plutôt, c’est que tu ne me connais pas.

Au jour de mon retour, tu seras dans la foule des nations qui comparaîtront devant moi, et je te mettrai à ma gauche. Alors tu protesteras : "Mais, Seigneur, quand t’ai-je rencontré sans t’aider ? Je t’ai vu à la messe : tu était blanc et rond. Mais étranger ou en prison, ça jamais, Seigneur, ce n’est pas ton genre !" Alors je te dirai : Vraiment tu ne m’as jamais connu, et moi non plus je ne te connais pas. Par ici la sortie vers le ver et le feu !

Évidemment, cette perspective est terrifiante. Heureusement, le jugement n’est pas pour tout de suite : il nous reste un peu de temps pour nous convertir. C’est là une des deux différences essentielles de la réponse de Jésus avec celle du judaïsme. L’autre est que le juge compétent n’est aucune instance de ce monde ou de ce temps, mais le Fils de l’homme lui-même quand il viendra dans sa gloire.

Et, justement, à côté de celui qui vient de recevoir cette réponse terrible, un autre d’entre nous pourra se lever, tout content, et déclarer : "Tu as bien raison, Seigneur, de rabrouer ce mauvais sujet. Moi-même, je me garde bien d’aller à la messe, où il n’y a que des hypocrites, et d’ailleurs je suis trop occupé à faire le bien selon la définition qu’on trouve aussi dans ton évangile."

Ah bon, dira le Seigneur, alors comme ça tu fais le bien ? Tu viens me dire en face que tu ne crois pas en moi et que tu n’as pas besoin de moi, puisque tu te décernes à toi-même un brevet de justice selon les critères qu’il te plaît de reconnaître, et, de surcroît, tu juges les autres et les méprises gravement. Juste, toi ? Au jour de ma venue, tu ne seras même pas dans la foule des nations rassemblées pour le jugement, car tu es déjà jugé, toi qui refuses de croire, et tes propres paroles te condamneront.

Je suppose qu’après les répliques du Seigneur aux deux premiers à insister, aucun de nous n’oserait s’y risquer à son tour : personne ne semble pouvoir se tirer bien de cette affaire-là ! Pourtant, n’y a-t-il rien à dire, après avoir entendu l’évangile d’aujourd’hui ? Bien sûr que si. Remarquons d’abord que les disciples du Christ n’y figurent que comme ayant faim ou soif, ou étant nus, étrangers, malades ou en prison. Et comment serions-nous disciples du crucifié sans être exposés de quelque manière à tout cela ?

Chrétiens, nous devons au moins être affamés de justice, de la seule qui tienne et qui vaille : celle de la miséricorde et du pardon qui vient de l’homme des douleurs offert pour nous sur la croix, ressuscité pour que nous soyons saints.

Alors, tournons-nous vers lui et disons : Toi-même, Seigneur, sois toi-même notre roi, fais que nos entendions ta parole, que nous comprenions ta loi et que nous la mettions en pratique, afin qu’au dernier jour, quand tu viendras dans ta gloire avec tous les anges, nous soyons avec toi, nous soyons en toi-même pour accueillir, de toutes les nations, les bénis de ton Père dans ton Royaume.