Dimanche 5 septembre 1999 - Vingt-troisième Dimanche

Mortel.

Ezéchiel 33,7-9 - Psaume 62 - Romains 13,8-10 - Matthieu 18,15-20
dimanche 5 septembre 1999.
 

Mortel. C’était mortel, me dit la jeune demoiselle d’un air grave.

Un peu inquiet - il s’agissait de la messe que je venais de célébrer - je lui demande des précisions, et je m’aperçois qu’elle voulait dire que c’était mortellement bien : elle était très contente. Elle était contente grave.

De mon temps, "mortel" prononcé sur ce ton en pareille circonstance aurait plutôt signifié : "ennuyeux à périr". Ce renversement de l’usage des mots par les jeunes n’est pas nouveau - rappelez-vous "terrible !" et "formidable !" - et il n’est pas dépourvu de sens, il n’est pas, en général, "n’importe quoi".

Il l’est quelquefois, néanmoins. J’ai entendu cet été sur une plage : "elle est monstrueuse" ; il voulait dire qu’il la trouvait vraiment très bien faite.

L’intention profonde de ce mouvement de style est de dire l’émotion bouleversante plutôt que son motif. On peut être saisi d’amour "à mourir" pour une gracieuse innocente et rester de glace au spectacle de la mort violente d’un être méprisé.

La situation envisagée par l’évangile d’aujourd’hui - "Si ton frère a commis un péché" - n’est pas celle d’une transgression mineure de la règle : comme le montre la procédure envisagée, qui peut aller jusqu’à l’excommunication, il s’agit d’une faute en matière grave. Le meurtre, l’adultère et l’apostasie - le fait de renier expressément le Christ -, les péchés qui tuent, ont été reconnus pour tels par les premiers chrétiens.

Aussi, que doit faire celui qui a connaissance d’une lourde faute commise par un "frère", c’est-à-dire par un autre chrétien ? Peut-il se contenter de le mépriser dans son coeur et de se garder à distance ? Ce serait de la non-assistance à personne en danger car, comme le dit le prophète Ezéchiel de celui qui persiste dans sa conduite mauvaise, "il mourra de son péché". Si donc un chrétien a un coeur digne du Christ, à voir son frère qui pèche gravement il sera saisi de compassion pour lui et tentera, de tout son coeur, de le détourner du mal au plus vite.

Est-ce vraiment là notre disposition à l’égard des personnes que nous fréquentons, ou bien sommes-nous comme les hommes qui n’ont pas d’espérance ni d’amour, qui n’attendent pas la conversion du pécheur et n’ont pour lui que dureté et mépris ? Pour Jésus, tout pécheur est un frère à gagner, jusqu’au publicain et à la prostituée. Quant au païen même, qui n’avait pas droit de la part des fils d’Israël au titre de frère mais plutôt à celui de chien, Dieu l’a considéré comme un enfant à retrouver.

Comment pouvons-nous méconnaître le prix de chacun de nos frères humains au point de situer plutôt au sommet de l’échelle de nos valeurs des choses ou des idées qui se font nos idoles ?

Comment pouvons-nous avoir oublié l’amour "mortel" que devrait nous inspirer tout visage d’homme au monde, surtout le plus méprisé, surtout le plus perdu ?

Faut-il que le péché ait défiguré l’homme, faut-il qu’il ait aveuglé nos coeurs, pour que le propre Fils de Dieu ait dû se faire mortel afin de nous rappeler notre origine éternelle, qu’il ait dû s’offrir jusqu’à mourir pour que nous puissions connaître la vie, la vraie, qui n’est autre que l’amour fraternel, en lui qui est vivant au milieu de nous.