Dimanche 12 septembre 1999 - Vingt-quatrième Dimanche

Je veux voir, voir, voir...

Ben Sirac 27,30-28,7 ; Romains 14,7-9 ; Matthieu 18,21-35
dimanche 12 septembre 1999.
 

Je veux voir, voir, voir...

Vous connaissez la chanson ? Je veux voir, voir, voir la fusée volante, je veux voir, voir, voir la fusée voler.

Il faut dire que c’est un spectacle fascinant, pour les petits comme pour les grands : tous nous avons été très tristes quand Ariane 5 a explosé en vol. La mise au point d’une fusée est un problème très délicat et chaque essai doit être soigneusement préparé.

Les Shadoks - vous vous rappelez ? -, les Shadoks, eux aussi, voulaient construire une fusée. Mais ils la faisaient n’importe comment, comme le reste. Et le professeur Shadoko avait calculé qu’il y avait une chance sur un million pour que la fusée fonctionne. Aussi les Shadoks se dépêchaient-ils de rater les 999 999 premiers essais afin de réussir le dernier.

Bien sûr, la logique shadok est absurde. D’abord, la construction d’une fusée n’est pas affaire d’un seul calcul de probabilités, mais d’un ensemble de compétences. Ensuite, il faut certes beaucoup calculer, mais judicieusement et avec précision. Enfin, de toute façon, le raisonnement shadok sur les probabilités est faux. On en rit tout de suite parce qu’on le sent bien, mais ce n’est pas si simple à expliquer avec clarté.

De même, la question de Pierre à Jésus, dans l’évangile, relève d’une sorte de logique shadok. "Combien de fois dois-je pardonner à mon frère ?" Jésus a tant de choses à répondre à Pierre : d’abord, ce n’est pas une question de calcul, mais de coeur ; ensuite, s’il faut "calculer", c’est pour être adroit, prudent et avisé, pour réussir dans une entreprise très délicate ; enfin, même s’il s’agissait de chercher un nombre maximum de fois, il ne s’agirait sûrement pas d’une valeur déterminée à l’avance. Pour dire tout cela et l’expliquer en peu de mots, Jésus raconte la parabole du serviteur impitoyable.

Le maître de la parabole est "saisi de pitié" devant son serviteur qui le supplie : en grec, le mot employé signifie littéralement qu’il est "pris aux entrailles". Le pardon est affaire d’amour, du mouvement profond et puissant de l’amour qui s’empare de la personne en son centre. Mais le maître, capable de sentiments très forts, éprouvera aussi une grande colère devant le détestable comportement de son serviteur.

Que signifie de vouloir fixer une limite au nombre de pardons, fût-ce sept fois ? Par exemple, si mon frère m’a déplu et que je veuille me venger, vais-je attendre qu’il m’ait traité de sept noms d’oiseaux différents, accordant mon pardon à sept reprises, pour pouvoir ensuite le frapper en toute légitimité ? C’est absurde.

Non, si j’aime mon frère, alors je chercherai avec patience et passion les chemins d’une restauration de la relation entre nous, si elle est rompue. Je le ferai parce que cette relation a du prix à mes yeux, et que je veux revoir son visage.

Quand on est fâché, on ne veut plus voir l’autre, on dit : "je ne peux pas le voir." Caïn, ainsi, dans son ressentiment contre Abel, baissait obstinément la tête. C’est alors qu’il faut se rappeler l’essentiel, se confier à l’Esprit et se dire : oui, selon la vérité de l’amour qui est Dieu, je dois vouloir le voir, cet autre qui est mon frère, de tout mon coeur.

Dieu lui-même a tant voulu revoir le visage tombé de Caïn, et celui de chacun des enfants perdus des hommes, qu’il a donné son propre Fils ! Et sa vie à lui ne vaut-elle pas dix mille fois chacune des nôtres ? Ou encore, en nous poursuivant de ses bienfaits, nous qui sommes des ingrats, Dieu ne nous pardonne-t-il pas dix mille fois par jour ? C’est ce que signifient les dix mille talents que devait l’homme, car un talent représente le salaire d’une vie entière de travail. Et pour cent deniers, pour cent jours, nous irions jeter dans la prison de notre mépris et de notre refus de relation un être qui a eu tant de prix aux yeux du Seigneur ? Quelle folie misérable !

Si vous persistez dans la rancune, vous défigurez le nom de frère et vous vous enfermez dans une logique terrible, absurde comme celle des Shadoks mais bien plus tragique, où le père livrera ses enfants aux bourreaux.

Tandis que si vous laissez Dieu vous donner un coeur de chair, alors vous voudrez voir son Jour et le visage du frère, même, et surtout, du frère ennemi. Alors, déjà, vous voyez qui est Dieu.