5 avril 1996- Vendredi saint

Quand on rencontre un grand bonheur, c’est impressionnant.

Isaïe 52,13 à 53,12 ; Hébreux 4,14-16 ; 5,7-9 ; Jean 18,1 à 19,42
vendredi 5 avril 1996.
 

Quand on rencontre un grand bonheur, c’est impressionnant. Surtout si c’est un bonheur de pauvre : un bonheur à la fois pleinement justifié et hautement improbable. Alors on peut être profondément ému, au point d’en pleurer.

Quand quelqu’un vous raconte son malheur, première réaction, vous pensez au vôtre. Surtout s’il y a quelque ressemblance : "C’est comme moi...". Surtout, aussi, si vous êtes vous-même très éprouvé. Mais avec un peu de patience, et si le malheur de l’autre dépasse sensiblement le vôtre, vous allez vous apitoyer vraiment sur lui. Puis, plein de compassion, vous voudrez l’aider, vous direz : "Il faut faire quelque chose..." Mais si le cas est sérieux et grave, vous vous rendrez probablement compte que vous être impuissant en la matière. Et vous vous sentirez mal à l’aise pour de bon.

La Passion du Seigneur, c’est le malheur d’un homme que nous donne à contempler l’Eglise. Quand nous méditons sur ce récit, nous pensons d’abord à nos propre peines, c’est normal. Si nous entrons plus avant dans la méditation, nous considérons le sort de Jésus et nous comprenons combien il est pire que le nôtre, car c’est le sort du saint, de l’innocent, accusé et condamné. Nous pouvons éprouver une réelle compassion pour lui.

Mais il nous faut faire encore un pas de plus. Alors nous comprendrons que, autant nous sommes impuissants devant ce malheur effrayant, autant celui qui est cloué sur la croix, lui, accomplit en fait l’acte de toute-puissance qui recrée le monde, l’acte de notre rédemption. Alors, et surtout si nous sommes nous-mêmes éprouvés, enfoncés dans le mal, le malheur et le péché, nous comprenons le bonheur que nous célébrons aujourd’hui.

C’est un bonheur de pauvre. Nous le comprenons ainsi lorsque nous découvrons que dans cet amour-là sont engloutis nos péchés, vraiment, maintenant, tout de suite. Alors peut-être aurons-nous les larmes qui conviennent en ce saint vendredi : non pas les larmes qu’on verse sur soi-même, pas même celles qu’inspire la compassion aux souffrances du Christ, mais les larmes que provoque la découverte d’un bonheur inespéré, improbable, le salut pour nous et pour tous les hommes du monde entier.