Dimanche 19 septembre 1999 - Vingt-cinquième Dimanche

Nicolas et Ségolène sont sur le canapé, assis, après le déjeuner.

Isaïe 55,6-9 - Philippiens 1,20-24.27 - Matthieu 20,1-16
dimanche 19 septembre 1999.
 

Nicolas et Ségolène sont sur le canapé, assis, après le déjeuner. Ils ont vingt ans, c’est l’été, il fait beau. On leur demande : "Et vous, qu’est-ce que vous faites cet après-midi, de la planche, du quatre-sept, une balade à bicyclette ?" Ils se regardent, ils hésitent, et Nicolas répond : "Non, on ne va rien faire du tout. On se repose avant d’être fatigués."

Quand on m’a raconté l’histoire, j’ai pensé que c’était une réponse pour rire. Eh bien, non, ce n’était pas un trait d’esprit : ces jeunes gens devaient partir quelques jours plus tard pour un voyage dans le sud de l’Espagne, et ils en prévoyaient les fatigues. Ainsi, parfois, on ne comprend pas une parole parce qu’on ne connaît pas la suite des événements.

Justement, la parabole de l’évangile d’aujourd’hui est une de celles qu’on a le plus de mal à comprendre ou à admettre. Nous sommes si sensibles à l’injustice !

Quel est l’objet du litige ? Il s’agit de cette fameuse "pièce d’argent" que reçoivent les premiers comme les derniers, et qui est, littéralement, "un denier". Or, le denier constitue précisément le salaire d’une journée.

Pourquoi travaille-t-on, sinon pour "gagner son pain", c’est-à-dire sa subsistance ? Un denier, c’est donc, en principe, ce qu’il faut pour vivre une journée. Cela ne vous rappelle rien ? "Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour"...

Le mot grec traduit par "de ce jour" signifie littéralement "suressentiel". On peut comprendre que le pain dont il s’agit est tout simplement la vie : nous demandons à Dieu la vie de ce temps, qu’il nous donne, et celle qu’il veut nous donner aussi, la vie éternelle.

Est-ce qu’on peut d’avance manger pour une semaine ? Non, évidemment. Demander le pain de ce jour, c’est demander la vie, telle que nous l’accueillons maintenant, aujourd’hui, de la main de Dieu, en lui faisant confiance pour demain et pour le jour qui n’aura pas de fin.

L’ouvrier de la première heure de la parabole, qui a vu la bonté du maître envers les autres, a le tort de vouloir sa récompense tout entière sur-le-champ, comme s’il n’y avait pas de suite au jour qui s’achève, comme s’il n’avait pas confiance dans le maître de la vigne pour le jour d’après.

Ne devait-il pas penser plutôt : "Ce maître donne à chacun sa subsistance du jour, qu’il ait travaillé longtemps ou non ; je peux m’en remettre à lui pour la suite parce qu’il sera bon et munificent demain avec le méritant comme il l’est aujourd’hui avec le vaurien."

En outre, le zélé lui-même est récompensé dès ce temps, dans son labeur. Qui sait le bon goût de la vie ? Ce n’est pas celui qui entasse les trésors et la gloire, et qui s’inquiète car demain il mourra. Heureux plutôt ceux qui savent le prix et la saveur du pain partagé des travailleurs.

Accueillons donc maintenant comme une grâce insigne le don prodigieux d’être associés à l’oeuvre du Fils de Dieu. Quant à la récompense finale, celle que le maître remettra à chacun en toute justice, elle sera au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer en ce monde.

Et n’allons pas juger trop tôt ceux qui semblent se reposer avant d’être fatigués : nous ne connaissons pas leur histoire passée, et encore moins leur grâce à venir. Nous ne connaissons pas non plus la profondeur insondable et l’avenir prodigieux du salut de Dieu qui s’est révélé pour tous les hommes en Jésus-Christ.

Nicolas, Ségolène ou Timothée, quel que soit votre nom de baptême, faites-lui honneur en rendant grâce à Dieu de sa patience envers vous comme envers tous. La "pièce d’argent", c’est aussi l’effigie du grand roi que nous avons revêtue au jour de notre naissance d’en haut. C’est l’hostie qui est le Christ et que nous recevons tout entier chacun, quelle que soit notre indignité, dans la communion au pain eucharistique.

Le Fils reçu dans l’humilité de sa condition incarnée est notre joie déjà maintenant, en ce temps de peine et de labeur. Il sera notre récompense magnifique dans la gloire au jour où il remettra à son Père toute oeuvre bonne accomplie en son nom.