Dimanche 17 octobre 1999 - Vingt-neuvième Dimanche

Un bon chirurgien, c’est très précieux.

Isaïe 25,6-9 - Philippiens 4,12-14.19-20 - Matthieu 22,1-14
dimanche 17 octobre 1999.
 

Un bon chirurgien, c’est très précieux.

Trouver le bon plan de coupe pour éliminer au maximum la tumeur sans léser aucune fonction utile suppose déjà une grande compétence. Et puis il faut trancher avec décision et sûreté précisément selon ce juste plan.

Il ne suffit donc pas d’aborder le sujet avec l’agressivité d’une grosse confiance en soi : les m’as-tu-vu de la machette ne font que des dégâts.

Le piège tendu à Jésus dans l’épisode évangélique d’aujourd’hui consiste à exiger de lui une intervention nettement tranchante en une matière extrêmement délicate : les pharisiens espèrent bien le contraindre soit à manquer la dénonciation de l’impiété de l’impôt, soit à la condamner de manière à se mettre en difficulté vis-à-vis des autorités.

Jésus appelle donc l’attention de ses interlocuteurs sur l’effigie et la légende portées par la monnaie de l’impôt : "Tiberius Caesar divi Augusti filius augustus pontifex maximus". "Tibère César (nom propre devenu titre impérial), fils auguste du divin Auguste (nom commun devenu surnom puis nom propre d’Octave), grand-prêtre" était le texte inscrit sur les pièces. Une telle inscription constitue au moins trois affirmations : que Tibère règne, qu’il est empereur légitime en vertu de sa filiation (Auguste l’avait effectivement adopté) et qu’il est grand-prêtre. Du jugement précis et équilibré qu’on saura porter sur ces trois points dépend la possibilité d’une juste réponse à la question des pharisiens.

Que Tibère règne sur la terre et sur le peuple d’Israël, c’est purement et simplement la réalité vécue par le Seigneur et ses contemporains. Qu’il soit empereur à la suite de son père Auguste, c’est un fait historique bien établi. Quant à la troisième affirmation, il ne faut pas la repousser sans aucune considération : elle porte sur le type de rapport spécial qu’il faut supposer ou non entre l’empereur et Dieu.

Cyrus, roi des Perses, était en son temps l’équivalent de Tibère, à savoir le maître du monde "connu" et notamment d’Israël. Il l’était de façon objective et légitime, par filiation royale. Le passage du livre d’Isaïe que nous avons entendu en première lecture témoigne de ce que la question s’était posée, dans le peuple de Dieu, de savoir quel type de rapport il y avait entre Cyrus et le Seigneur. Et il nous fournit la réponse, en forme d’oracle, avec la garantie de l’inspiration de l’Écriture sainte.

Cette réponse au sujet d’un roi païen successeur d’un assaillant mortel de Jérusalem et de Juda, stupéfiante pour les contemporains d’IsaÏe, l’est encore pour nous : Dieu a choisi et "consacré" Cyrus, il l’a fait "messie", c’est-à-dire qu’il l’a établi roi sur Israël au même titre que David et ses fils. Comment le prophète peut-il en venir à une telle compréhension des événements, si contraire à l’idée d’élection divine exclusive des fils d’Israël ?

La première raison d’une telle évaluation est la prise en compte objective des faits : ce roi païen, a permis le retour des exilés et la restauration du Temple. Il a ainsi été l’instrument du dessein miséricordieux de Dieu pour son peuple Israël. Cyrus a été conduit et inspiré par ce Dieu qu’il ne connaissait pas, mais qui est le seul vrai Seigneur de l’univers.

Qu’en est-il, alors, de Tibère ? Jésus ne donne pas, à ce sujet, de réponse détaillée. Mais il indique que, en tout cas, aucune position qui dénie la réalité ne saurait rendre justice à "César", ni non plus à Dieu. S’il est clair, pour un fils d’Israël, que Tibère ne saurait être littéralement grand-prêtre, il reste à se demander dans quelle mesure sa domination est conforme à la volonté de Dieu ou non, ce qui suppose que l’on connaisse et examine soigneusement les faits et la volonté en question. Les pharisiens, qui payaient l’impôt en faisant comme si de rien n’était, s’accommodaient de la situation historique en se souciant de leur seul justice "légale" : ils ne rendaient à César qu’une soumission hypocrite, et à Dieu qu’une reconnaissance mesquine et égoïste.

Pour nous aujourd’hui la question se pose aussi : quelle attitude avons-nous à l’égard des gouvernants ? Dire : "Ce sont des impies, ils ne sont rien de bon" sans examiner honnêtement les diverses décisions et mesures qu’ils prennent, c’est ne pas honorer la réalité. Et celui qui ne se rend pas à la réalité ne peut rendre gloire à Dieu.

Aduler les puissants sans réserve est, bien sûr, idolâtre. Mais, les rejeter sans considération ne l’est pas moins : c’est élever son propre sentiment au rang de jugement de Dieu. À lui seul, en vérité, sont la gloire et le règne, pour l’éternité.

Laissons-nous examiner par Jésus, le bon chirurgien de nos âmes : qu’il nous libère de toute idolâtrie par sa parole vivante et efficace comme un glaive à deux tranchants. Alors nous pourrons rendre gloire à Dieu en rendant justice aux hommes.