Dimanche 24 octobre 1999 - Trentième Dimanche

Le soleil, avec deux yeux et le sourire jusqu’aux oreilles, porte son regard bienveillant sur un tigre superbe qui bondit sur une sorte de biche, ravissante au demeurant.

Exode 22,20-26 - 1 Thessaloniciens 1,5-10 - Matthieu 22,34-40
dimanche 24 octobre 1999.
 

Le soleil, avec deux yeux et le sourire jusqu’aux oreilles, porte son regard bienveillant sur un tigre superbe qui bondit sur une sorte de biche, ravissante au demeurant.

S’agit-il d’une bande dessinée ou d’un dessin animé ? Pas du tout. La scène en question s’étale au fronton d’une des trois madrasa, ou medersa, monumentales qui bordent la fameuse place du Réghistan, à Samarkand en Ouzbékistan. Les madrasa sont, en pays d’Islam, des sortes de collèges d’État où l’on forme les mollahs.

Bien sûr, pour qui connaît les usages musulmans, une représentation si crûment et naïvement figurative affichée, de surcroît, en façade d’un bâtiment de prestige à usage religieux est stupéfiante. Les guides vous expliquent que la medersa en question date d’une époque où l’Islam en Ouzbékistan était fortement influencé par des éléments culturels d’origine perse.

Il n’empêche : qu’ont voulu dire les maîtres d’ouvrage de ce lieu destiné à la formation des docteurs de la loi en choisissant d’en marquer ainsi le seuil, sinon que la clef de toute loi est la loi naturelle du plus fort ? N’est-ce pas selon cette loi que tout dans la nature, bêtes et plantes, se développe et se reproduit, prospère et fleurit ?

La loi, au sens où l’homme se donne une règle pour le gouvernement du monde, ne peut s’édicter contre la nature du monde. Au contraire, elle doit favoriser sa réussite. En outre, sans une force supérieure capable de s’imposer à celui qui veut abuser de son pouvoir, une loi n’est rien.

Si la force et la loi ont ainsi partie liée, comment Jésus peut-il mettre en tête le commandement d’aimer ? L’amour, pour ce que nous en connaissons, se rit de tout le reste : de la force qui voudrait contraindre à aimer, de la loi et de la morale, bref, de toutes les raisons qui ne sont pas les siennes, que la raison ignore.

L’amour est l’arbitraire même, contre tout droit, et, tout aussi bien, la critique radicale de l’ordre injuste des choses, particulièrement de la violence qui règne dans l’univers. L’amour, ce serait si le tigre, au lieu de bondir sur la biche, se roulait à ses pieds en ronronnant gentiment.

Mais, quelle idée d’aller commander d’aimer ! Qui pourrait obéir à une telle injonction ? Certains, qui transgressent les lois, pensent s’abriter derrière ce commandement en disant : puisque j’aime, vous ne pouvez rien me reprocher. Vous aimez, vraiment ? Et qui donc ? Ceux qui vous aiment ? Ceux qui vous plaisent ? Et les autres, tous les autres, que vous commande aussi d’aimer l’impératif dominical, qu’en faites-vous ?

À vrai dire, aimer absolument le prochain en général comme soi-même, cela est impossible aux hommes. Voilà pourquoi les fils d’Israël n’ont pu accomplir la Loi, puisque, tout entière, elle dépendait de cela. Seul Dieu pouvait recréer ce monde dans l’amour, dans son Amour, en sorte que l’amour deviendrait la clef de la loi du monde. Et c’est bien ce qu’il fait pour et par ceux qui se laissent réconcilier avec lui dans son Fils, ceux que Jésus, par la grâce de son sacrifice, établit dans l’être divin lui-même qui est "l’amour de Dieu".

L’homme, s’il reste seul, demeure enfermé dans le dilemme entre le principe "naturel" de la loi du plus fort et sa raison législatrice qui lui inspire de mettre de l’ordre là où la nature lui semble en manquer. Entre le libéralisme qui opte pour le minimum de loi et le communisme qui voudrait refaire le monde à sa façon, selon que sa raison suffisante prétend comprendre l’Histoire, ce n’est qu’une question de position du curseur : tout système qui ne compte que sur lui-même pour dominer la terre ne saurait y faire régner l’amour.

En signe que la recréation divine seule peut accomplir la Loi de justice et de sainteté, Jésus change un mot du fameux passage qu’il cite au titre du plus grand commandement : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ta force, lit-on au livre du Deutéronome (Dt 6,5), mais le Christ, en Matthieu, remplace le dernier terme par celui d’esprit, ou plutôt d’intelligence.

Comprenez, vous qui portez le nom du Christ : vous devez mettre au principe et à la fin de toutes vos actions, de toutes vos paroles et de toutes vos pensées, l’amour du prochain comme de vous-mêmes. Tout dépend de cela.

Et cela ne vous est possible que si vous livrez vos êtres tout entiers à l’amour de Dieu en vous confiant à la seule véritable lumière, à l’astre d’en haut qui vient dissiper les ténèbres et l’injustice du monde : le Christ Jésus.