Dimanche 7 novembre 1999 - Trente-deuxième Dimanche

J’ai fait un rêve.

Sagesse 6,12-16 - 1 Thessaloniciens 4,13-18 - Matthieu 25,1-13
dimanche 7 novembre 1999.
 

J’ai fait un rêve.

Cette façon d’introduire une déclaration indique, chez certains hommes publics, qu’ils vont émettre une proposition quelque peu révolutionnaire et qu’ils désirent stimuler la réflexion plutôt que choquer l’opinion.

En tout cas, rassurez-vous si vous avez eu la moindre inquiétude à ce sujet, je ne vais pas vous raconter le rêve que j’ai fait cette nuit. Les gens qui racontent leurs rêves sont, le plus souvent, tout à fait assommants. Et si cela devient intéressant, c’est très indiscret.

En effet, rien n’est plus personnel qu’un rêve. Il s’agit de ce qu’on ne veut pas s’avouer, mais qu’on ne peut pas s’empêcher de dire. C’est pourquoi l’essentiel, dans un rêve, est toujours déguisé. Et tous les personnages qui y apparaissent sont aussi, de quelque manière, l’intéressé lui-même.

La parabole d’aujourd’hui est un rêve de jeune fille. Un mauvais rêve. Elle s’imagine qu’au jour de ses noces, son fiancé passe à côté d’elle sans la voir et la laisse en plan sans appel. Quel cauchemar !

Quand un cri, au milieu de la nuit, annonce l’arrivée de l’époux, les jeunes filles se réveillent et "préparent" leur lampe. Le mot grec employé est ????????kosméô, d’où vient "cosmétique" en français. Autrement dit, chacune "s’arrange" et se fait belle. La lampe représente celle qui la porte, et qui se soucie bien moins d’éclairer les pas du fiancé que de briller à ses yeux.

Le jour de son mariage, une jeune fille doit paraître au sommet de sa beauté de manière à resplendir, au milieu de toutes et de tous, d’un éclat sans pareil. D’où le cauchemar de s’apercevoir qu’au moment fatidique "sa lampe s’éteint" ! Quand les malheureuses demandent de l’aide à celles qui "ont de l’huile", ces chipies les envoient, en pleine nuit, en acheter chez les marchands. Et, le pire, c’est qu’elles y vont !

Dans les rêves, l’absurde signifie la colère et le désespoir. Quant à l’égoïsme intraitable des "jeunes filles sages", il est la projection du doute sur soi de celle qui rêve, et qui se demande profondément, sans oser se le dire, si elle a bien raison de ne compter que sur elle-même au lieu de se faire des amies véritables à toutes fins utiles.

Il est question, dans cet évangile, de la mort : l’endormissement des jeunes filles a ce sens. Et, au-delà de la mort, il s’agit de la fin du monde, de ce jour ultime où le Fils de l’homme viendra dans sa gloire pour juger les vivants et les morts. Car ce jour sera celui des Noces de l’Agneau, de la célébration de l’union définitive et parfaite du Christ avec l’Église qu’il se présentera à lui-même comme une épouse immaculée.

Quel est donc l’éclat dont brillera l’épouse aux yeux de l’époux au jour de ses noces, sinon la sainteté ? Voilà ce que signifie l’huile, dont chacun doit craindre qu’elle ne lui manque au moment où il lui faudra paraître devant le Fils de l’homme. Car chacun de nous est une âme qui a vocation à s’unir, personnellement, au Christ pour la vie éternelle. Mais aucun de nous ne peut être trouvé aimable par le Fils de Dieu sinon comme membre de l’unique Épouse qui est l’Église.

Abandonnons donc, frères et soeurs, tout individualisme spirituel de mauvais aloi. Que l’adage "Je n’ai qu’une âme qu’il faut sauver" ne nous cache pas la vérité plus essentielle de la communion des saints, c’est-à-dire de la solidarité dans la sainteté des enfants de Dieu.

Dans la parabole, les jeunes filles sages ont pris, avec leur lampe, de l’huile "en réserve" : en grec, littéralement, "à côté dans des vases". Les vases signifient les autres jeunes filles. La sainteté de chacun intéresse tous les autres, et nous serions bien fous de penser pouvoir nous passer de celle des chrétiens que nous fréquentons.

Soyons intelligents : intéressons-nous à la sainteté de tous nos compagnons de route et de service, et nous nous en trouverons bien nous-mêmes. Dieu qui nous a convoqués dans cette église pour l’Eucharistie ne nous considère pas comme des piquets plantés côte-à-côte : il nous rassemble dans l’unité d’un seul corps, le corps du Christ qui est l’Église. Laissons-nous ainsi établir dans l’amour mutuel qui est l’amour de Dieu.

Je fais un rêve : celui d’une paroisse qui serait une vraie famille, dans un diocèse uni par la charité plus forte que toute division, en sorte que par toute la terre les hommes s’éveillent, en voyant l’Église, au salut de Dieu qui a aimé le monde jusqu’à donner son Fils unique.