Dimanche 14 novembre 1999 - Trente-troisième Dimanche

Aujourd’hui, leçon de ménagement.

Proverbes 31,10-31 - 1 Thessaloniciens 5,1-6 - Matthieu 25,14-30
dimanche 14 novembre 1999.
 

Aujourd’hui, leçon de ménagement.

À l’origine du mot ménagement et de son cousin franglais management, il y a le latin mansio, demeure, gîte, l’ancien français maisnie, famille, et l’italien maneggiare, manier, manipuler.

La parabole des talents passe souvent pour une réflexion sur le management et une exhortation à la libre entreprise : ce dimanche serait le jour de gloire des patrons qui ne rêvent que profits, gains et retour sur investissement.

Pourtant, dans cette perspective, un détail ne va pas : le maître, à la fin, ne ramasse rien. En effet, il ordonne : "Enlevez-lui son talent et donnez-le à celui qui en a dix." C’est donc qu’il n’a pas perçu la moindre part des cinq talents gagnés, ni même seulement repris les cinq qu’il avait donnés. Difficile, alors, d’appliquer la parabole à l’activité économique contemporaine : allez trouver un actionnaire qui renonce à prendre ses dividendes, et même à récupérer son capital !

Mais pourquoi cette histoire n’est-elle pas du tout celle que l’on croit en général ? En fait, tout s’éclaire dès qu’on comprend que, là où l’on imaginait une affaire de manipulation de capitaux, il s’agit en réalité d’une histoire de famille.

L’idée a priori que nous nous faisons du maître est, curieusement, celle du mauvais serviteur : selon lui, le patron est dur, il ne donne rien et prend tout. Or, c’est tout le contraire qui se passe dans la parabole : non seulement il ne reprend rien à la fin, mais c’est lui qui a tout distribué au début.

Le mauvais serviteur nous fait pitié : le pauvre n’a pas reçu grand-chose, il a peur et le maître lui tombe dessus ! En réalité, il a agi exactement selon ce qui était prescrit dans le cas d’un dépôt : il fallait absolument l’enterrer, moyennant quoi on était quitte même de sa perte éventuelle du fait d’un vol bien peu probable. Le serviteur au talent unique a fait ce qu’il fallait pour n’avoir pas d’ennuis avec les affaires du maître.

Justement, tout le problème est qu’il considère obstinément ce qui vient de son maître comme un dépôt, alors que ce dernier ne cesse de montrer qu’il s’agissait d’un don véritable : "Tiens, tu as ce qui t’appartient, dit le mauvais serviteur - Enlevez-lui son talent, conclut le maître."

La mauvaise foi du mauvais serviteur est évidente : s’il craignait vraiment le maître comme il le dit, il ne le mépriserait pas en face comme il le fait. Tout ce qui l’intéresse est de ne pas risquer d’être pris en faute lui-même. Et voilà le personnage dont nous épousons spontanément la cause et la pensée !

On a beau raconter de belles choses sur le management par intéressement et sur l’éthique des affaires, il ne s’agit le plus souvent que de manipuler adroitement les gens pour leur faire faire ce qu’on veut. Et la culpabilisation reste le moyen ordinaire le plus sûr de parvenir à ses fins.

La parabole est écrite de manière à nous révéler notre mauvaise pente en même temps que la bonne perspective : celle d’un maître qui est en fait un père, et qui se révèle tel par la façon dont il traite en fils ses serviteurs. Comme un père, il donne et donne encore, heureux que ses dons soient acceptés de bon coeur et utilisés de bonne manière, sans jamais songer, bien sûr, à ramasser sa mise ou ses profits !

Pour être un bon fils plutôt qu’un mauvais serviteur, il faut accepter au moins deux choses : ce que l’on est et quelque chose à faire. Car la vie ne vaut que d’être vécue, c’est-à-dire d’être dépensée de quelque manière, en sorte qu’elle porte du fruit d’une façon ou d’une autre. C’est pourquoi il faut recevoir au moins deux talents : celui qui n’en a qu’un "selon ses capacités" ne s’intéresse qu’à lui-même, en sorte qu’il ne s’accepte finalement même pas lui-même.

Allons, chacun de vous est un trésor, chacun a une tâche, une mission. Peu importe le calcul de la valeur de l’un ou de l’autre à vues humaines, l’essentiel est de vivre sa vie de bon coeur.

Quant à recevoir cinq talents, et même plus, pourquoi pas ? Si vous pouvez porter plus d’une casquette et que le coeur vous en dit, allez-y ! Si vous vous mariez, n’acceptez-vous pas aussi la vie de votre conjoint comme la vôtre, et puis, bien sûr, celle de tous vos enfants ? Heureux ceux qui reçoivent largement les dons de Dieu, ils en seront magnifiquement récompensés !

Certains pensent peut-être : il en parle à son aise, mais la vie n’est pas tendre pour les déshérités, les spoliés et les bafoués. Mes amis, ces temps ne sont pas bons : au mieux, nous ménageons du bien dans ce monde plein de souffrances et d’injustice, comme on ménage un grand malade, de tout son coeur, jusqu’à sa mort.

Si nous sommes fidèles aujourd’hui, au temps du ménagement, selon l’exemple et l’espérance du Christ Jésus, le Fils unique de Dieu, si nous sommes frères en sa famille, nous serons merveilleusement accueillis par lui demain dans sa demeure, au jour de son avènement dans la gloire.