13-14-15 décembre 1999 - Célébration communautaire du sacrement de la pénitence et de la réconciliation

Et vous, vous venez pour quoi ?

Genèse 9,18-23 - Psaume 138 - Marc 5,1-20
lundi 13 décembre 1999.
 

Et vous, vous venez pour quoi ?

Comme la plupart des médecins, un chirurgien esthétique posait cette question aux patients qui venaient le voir pour la première fois. En fait, en regardant la personne qui arrivait, il se disait : "Ah oui, je vois pourquoi elle vient." Mais il posait la question quand même, évidemment. Et la réponse le surprenait à chaque fois : ce n’était jamais pour ce qu’il croyait que la personne venait !

L’expérience de ce praticien est amusante, et instructive pour nous. Elle montre que la plupart des personnes assez tourmentées par un aspect de leur physique pour entreprendre de le faire retoucher se réfèrent à une idée de la beauté qui leur est propre et qui les obsède plutôt qu’à la perception commune qu’en ont les autres.

Il est facile de comprendre que ces mêmes personnes, qui recherchent avec passion une certaine perfection d’un détail de leur anatomie fort acceptable pourtant au commun des mortels, doivent être impitoyables pour les autres dont la disgrâce en la matière ne peut que leur paraître effroyable. Ainsi les trop mal contents d’eux-mêmes sont-ils volontiers très méprisants d’autrui.

Hélas, s’il ne s’agissait que de physique, l’affaire se réduirait au malaise de quelques personnes quelque peu immatures. La plupart d’entre nous, en effet, passés les tourments de l’adolescence à ce sujet, admettent avec bon sens que le regard de l’amour seul est le bon : chacun est beau au yeux de ceux qui l’aiment, non pas en dépit de son aspect, mais tel qu’il est, et cela est juste et vrai. Le Créateur, qui s’y connaît, ne saurait-il pas voir la beauté de ses créatures même quand leur physionomie s’écarte sensiblement des canons ? Et il a raison, évidemment.

Mais il y a plus grave et plus répandu : en matière morale et spirituelle, l’art et le sport de la critique s’alimentent de ces passions sombres qu’allume au coeur de tous la rage d’exceller de telle ou telle manière. Exigeant pour soi-même de façon déraisonnable à l’aune d’un idéal fort subjectif, on se venge des souffrances qu’on s’inflige en déversant sur les personnes ordinaires un tombereau de souverain dédain.

Le méchant possédé de l’évangile n’est-il pas un malheureux de ce type ? Il est fort, cet homme, au point que rien ni personne ne peut le maîtriser. Il est savant et il parle bien, lui qui appelle Jésus "fils du Dieu très-haut" et qui l’adjure de par Dieu de ne pas le faire souffrir. Il a peur, donc. Et il est nu, puisque ce n’est que guéri qu’il sera "assis, habillé et devenu raisonnable". En attendant, il est sans arrêt dans les tombeaux à se blesser avec des pierres, comme l’esprit critique maladif ne cesse de se repaître de jugements définitifs sur autrui qui ne font qu’aggraver son propre mal-être.

Tous ne sont pas si malades que lui, mais aucun d’entre nous n’est indemne de son mal. Que chacun s’examine : quelles sortes d’idéaux portons-nous comme des malédictions pour nous-mêmes et pour les autres, pommes de discorde, d’obsession, de peur et d’agressivité, et que nous devrions raisonnablement ramener à de plus justes proportions dans notre vie ? En d’autres termes, en quoi sommes-nous méchants et malheureux ?

Ne trouvez-vous pas curieux que l’expression "Il est bien gentil" puisse être péjorative ? Que dire de quelqu’un "Il n’est pas méchant" puisse signifier une piètre estime de lui ? Et si nous comprenions qu’être méchants ne peut que nous rendre malheureux ? Et si nous demandions le miracle de devenir gentils ?

En effet, c’est un miracle. Car, pas plus que le méchant possédé, nous ne pouvons nous libérer nous-mêmes de tous ces démons qui nous rendent redoutables et impossibles à maîtriser à l’extérieur d’autant mieux qu’ils sont nos tyrans intérieurs et notre enfermement en nous-mêmes.

Apprenons déjà des fils de Noé à préférer ne pas voir la faiblesse et la vulnérabilité d’autrui plutôt que de nous en moquer ou de chercher à les exploiter. Et, grâce à Dieu, nous irons jusqu’à aimer nos ennemis comme nous-mêmes, par la miséricorde de celui qui nous regarde sans haine ni mépris, car c’est pour cela qu’il est venu.