Nuit du 24 au 25 décembre 1999 - Noël

Il était une fois un vieux roi.

Isaïe 9,1-6 - Tite 2,11-14 - Luc 2,1-14
samedi 25 décembre 1999.
 

Il était une fois un vieux roi.

Il allait avoir mille lunes de règne. En ce temps-là, on comptait le temps en lunes. Mille lunes font à peu près quatre-vingts ans, et comme le roi était monté sur le trône à sept ans, cela lui faisait environ quatre-vingt-sept ans, un bel âge, mais qu’il portait très gaillardement.

C’était un grand roi. Et pour ses mille lunes, il pensa qu’il lui fallait créer un événement sublime. Il décida d’organiser un lâcher d’oiseaux, le plus grand qu’on ait jamais vu.

Il fit préparer une place grande comme le lac Tanganyika et, au milieu, un trône haut comme la tour Eiffel qui n’existait même pas encore en ce temps-là, avec un ascenseur à roi, évidemment. Puis il fit prévenir tous les oiseaux du ciel qu’ils auraient à se trouver là, au jour dit, pour s’envoler tous ensemble au signal qu’il donnerait, lorsque la pleine lune apparaîtrait dans tout son éclat au-dessus de la montagne bleue.

Pour porter la nouvelle jusqu’au bout du monde, il envoya son épervier préféré, sa colombe bien-aimée, mais pas son canari, trop petit pour voyager si loin. Et, comme c’était un grand roi très aimé, tout se fit comme il l’avait demandé.

Le matin du grand jour, le roi se préparait chez lui tranquillement lorsque, par la fenêtre ouverte, vint en voletant maladroitement un moineau ; un oiseau très commun, tout petit et mal en point.

À bout de souffle il vint se poser sur la main du roi qui le regarda avec curiosité. Il n’avait pas l’air blessé, ni malade, en fait il n’avait rien de particulier, rien de spécialement intéressant. C’était un oiseau, tout simplement, et tout petit.

Et voilà que le moineau s’endormit au creux de la main du roi, qui resta là, à le regarder sans trop bouger. Parfois le petit oiseau ouvrait un oeil, frissonnait d’une aile, soupirait doucement et se rendormait. Et le roi restait là, à contempler l’être minuscule qui prenait pour nid sa droite puissante à laquelle le monde obéissait en tremblant.

Le temps avait passé sans faire de bruit lorsque le moineau s’ébroua, pépia joyeusement et se mit à picorer, pour jouer, les doigts de la main du roi, qui se réveilla aussitôt de sa douce torpeur. Ciel ! Le jour avait achevé son cours, et la nuit bien entamé le sien. Déjà haute, la lune baignait la ville d’une douce lumière dorée, tranquille.

Vite, le roi se leva et courut à la place : vide ! Tous les oiseaux étaient partis, expliqua une cigogne restée là pour profiter un peu du calme des lieux, lorsque le grand aigle avait dit : "Décidément, le roi ne viendra pas. Sans doute n’était-il pas prêt. Tant pis, ce sera pour la prochaine fois : nous reviendrons pour ses deux mille lunes."

Pensif, le roi regardait l’immense place déserte et la tour seule au milieu, et le moineau regardait aussi. Et puis, comme insensiblement et sans l’avoir vraiment décidé, il se mit à monter, lentement, puis plus vite, par l’escalier, sans même emprunter l’ascenseur à roi, et sans fatigue : on aurait dit que l’oiseau tout petit, bien assis dans sa main, le faisait léger comme lui, et tout neuf, aussi.

Arrivés au sommet sans peine et sans bruit comme une plume au souffle de la nuit, le roi et l’oiseau s’assirent sous le ciel. C’est vrai, se dit le roi en souriant, mon coeur n’était pas prêt. Que sont mes mille lunes de règne auprès de cet instant qui pourrait durer éternellement ?

Alors, tandis que le jour se levait, le moineau s’envola.

Voyez le petit Jésus dans la crèche : il vient au monde comme un enfant très commun, fils ni de riches, ni de puissants, ni de savants, aussi faible et vulnérable qu’un moineau de rien égaré dans un monde trop grand.

Dieu veut faire de nous les rois de la terre. Est-ce que notre coeur est prêt ? Pouvons-nous prendre au creux de nous, de notre silence, de notre attention, ce signe minuscule du nouveau-né comme ce qu’il y a de plus important au monde ?

Le seul grand Roi de tous les univers, pour qui mille lunes sont comme un instant, Dieu éternel et tout-puissant, nous donne son propre Fils tout petit, plus petit que le plus petit d’entre nous, pour que nous l’accueillions ainsi.

Le recevoir et le suivre jusqu’au bout du don de soi, c’est être roi, vraiment, avec lui, une fois et pour toujours. Voilà le mystère de Dieu, le mystère de l’amour.