Dimanche 25 septembre 2005 - Vingt-sixième dimanche

Vous ne voulez pas répondre ?

Ézéchiel 18,25-28 - Psaume 24 - Philippiens 2,1-11 - Matthieu 21,28-32
dimanche 25 septembre 2005.
 

Vous ne voulez pas répondre ?

De là à préciser que nous avons les moyens de vous faire parler, il n’y a qu’un pas et tout peut basculer.

Dans les centres d’interrogatoire des Khmers rouges de Pol Pot, les détenus étaient tourmentés jour et nuit jusqu’à ce qu’ils prononcent les aveux qu’on exigeait d’eux. C’était absurde, puisque de toute façon ils étaient déclarés coupables d’avance et n’avaient aucune chance d’échapper à l’exécution. Pourtant, leurs tortionnaires s’appliquaient avec une sorte d’odieuse conscience professionnelle à obtenir ces formules dont ils remplissaient leurs registres. Inutiles à l’époque des faits, ces documents servirent plusieurs années après à les confronter aux rescapés de ceux qui leur étaient passés entre les mains. Ils se révélèrent alors incapables de répondre de leurs actes.

En réalité, cette pratique monstrueuse héritée des régimes totalitaires qui les avaient précédés au 20e siècle avait un but : détruire complètement les êtres, pas seulement physiquement et personnellement mais aussi spirituellement et socialement. Or, l’expérience montre qu’un tel système détruit plus sûrement l’humanité des bourreaux que celle des victimes. Du bas en haut de l’échelle, les fonctionnaires du crime génocidaire sont réduits à l’état de pantins, c’est pourquoi ils deviennent absolument incapables de responsabilité morale. Au contraire, celui qui trouve la force de résister aux tortures, au grand désarroi de ses bourreaux, manifeste prodigieusement la dignité humaine et devient un signe d’espérance pour tous.

Les chefs des prêtres et les anciens à qui Jésus s’adresse aujourd’hui sont les mêmes qui, bientôt, lui feront une parodie de procès et le condamneront sur la base de ce qu’ils tiendront pour des aveux. Or, le contexte de notre évangile d’aujourd’hui est déjà un interrogatoire de ce genre. La parabole des deux fils que nous venons d’entendre nous paraît tellement plate que nous sommes tentés de la gloser de façon simpliste : la morale de l’histoire serait qu’il vaut mieux faire et ne pas dire que dire et ne pas faire. Mais il ne s’agit pas de cela.

Les ennemis de Jésus lui ont demandé : « Par quelle autorité fais-tu cela et qui t’a donné cette autorité ? » S’il répond que c’est Dieu, ils l’accuseront de blasphème, et s’il ne le fait pas ils le dénonceront comme imposteur. Alors Jésus leur dit : « Je vais vous poser une question, et si vous me répondez je vous répondrai aussi : le baptême de Jean, de qui venait-il, du ciel ou des hommes ? » Ils réfléchissent alors : si nous disons “du ciel”, il nous demandera pourquoi nous n’y avons pas cru, mais si nous disons “des hommes”, craignons la foule car tous tiennent Jean pour un prophète. Ils répondirent donc à Jésus : « Nous ne savons pas. »

Nous pouvons penser que Jésus, cette fois encore, s’en est tiré avec habileté. Mais, en fait, par cette réponse adroite il a plutôt gardé une chance à ses adversaires qu’il ne s’est gardé lui-même. C’est ce qu’annonçait l’oraison d’ouverture de cette messe : « Dieu qui donnes la preuve suprême de ta puissance lorsque tu patientes et prends pitié... » Et c’est ce qui devient explicite avec notre parabole.

Le premier fils répondit « Je ne veux pas » puis, s’étant repenti, il y alla. Où est la contradiction ? C’est bien plutôt un développement logique. Ce mouvement ne vous rappelle rien ? Depuis combien de temps ne vous êtes-vous pas confessé ?

Il s’agit d’aller travailler à la vigne. La vigne, c’est Israël. Qui a travaillé à la vigne ? Les prophètes. Or, tous ont été persécutés et rejetés, tous, de quelque manière, ont été mis à mort. Et qui donc voudrait souffrir et mourir ? Certes, nous ne le voulons pas, si du moins nous sommes en bonne santé morale. C’est pourquoi le premier dit vrai lorsqu’il répond qu’il ne veut pas.

Jésus lui-même n’a jamais voulu souffrir et mourir. Mais, comme sa volonté n’a jamais été contre celle de son Père, si le chemin de sa mission devait passer par la souffrance et la mort, il ne le refuserait pas. Il a souffert avec sueur de sang, la veille de sa passion, dans l’angoisse de discerner cette volonté infiniment mystérieuse. Mais quand elle fut claire pour lui, il s’est livré sans réserve : il s’est dépouillé de lui-même en devenant obéissant jusqu’à mourir, et à mourir sur une croix.

Quant à nous, nous ne sommes pas indemnes du péché, nous sommes en butte au Mauvais qui brouille tout et veut nous séparer du Père de toutes les manières. Il nous effraye par la souffrance et la mort et nous tente par les prestiges de la terre. Nous ne sommes pas prêts à faire la volonté du Père si elle signifie pour nous un chemin de renoncement ou de détresse et de destruction. Voilà la vérité.

S’il s’agit de se reconnaître indignes et pécheurs, les publicains et les prostituées ont une longueur d’avance sur les chefs des prêtres et les anciens. C’est pourquoi Jésus s’efforce de donner à ces deniers une chance de plus. Car il nous aime tous et veut tous nous sauver. Alors, que nous soyons des uns ou des autres, écoutons-le d’un même cœur.

Frères, répondons à l’appel de la Parole entendue : regardons la croix et confessons que le Fils de Dieu est mort justement pour nous sauver de ce péché qui nous fait refuser la volonté du Père. Et puis convertissons-nous par la puissance de l’Esprit Saint donné dans la Pâque du Seigneur ressuscité. Alors, sans crainte nous irons à la vigne du Père, comme des frères unis merveilleusement par la mission commune et la charité du Christ.

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