Dimanche 23 octobre 2005 - Trentième dimanche

Parfait, parfait, dit-il en se frottant les mains !

Exode 22,20-26 - Psaume 17 - 1 Thessaloniciens 1,5-10 - Matthieu 22,34-40
dimanche 23 octobre 2005.
 

« Parfait, parfait, dit-il en se frottant les mains ! »

Évidemment, on attend la suite. S’agit-il d’une bonne affaire qui s’est conclue ? Reste à venir sa réalisation. A-t-on ourdi quelque piège imparable ? La victime doit encore y tomber. Le succès assuré remplit le cœur de joie, mais il renvoie à de nouvelles attentes toujours plus grandes, et jamais ne s’assouvit la soif de gloire, d’argent ou de pouvoir.

C’est pourquoi “parfait” n’est sans doute pas le mot. Car, étymologiquement du moins, il signifie : “fait complètement, achevé”, du latin “perficere”. Or, ce qui est accompli n’a pas besoin de suite.

Bien sûr, le sens du mot a varié. Il s’est rapproché de l’idée d’excellence, comme dans l’expression “filer le parfait amour”. Elle se dit des amoureux dans l’euphorie des doux sentiments partagés. Mais ceux qui les voient hochent la tête : Attendons la suite ! Quand il leur faudra descendre de leur petit nuage, ils pourraient bien tomber de haut. Ou, avec plus de bienveillance, on verra s’ils apprennent de la vie qu’aimer, c’est toute une histoire.

Aimer, d’ailleurs, n’est pas toujours la même chose. Voyez dans l’évangile comme Jésus distingue l’amour qu’il faut vouer à Dieu “de tout son cœur, de toute son âme et de tout son esprit”, tandis qu’il ne s’agit d’aimer le prochain que “comme soi-même”. Ce sont deux commandements distincts, c’est dit et répété, même s’ils sont “semblables”.

D’ailleurs, n’est-ce pas étrange que le grand commandement soit suivi d’un second ? Puisqu’il a une suite, il ne serait donc pas parfait ?

Pour nous, en effet, ces commandements sont deux, et leur disjonction est le signe de notre condition de pécheurs : le diable, le “diabolos” qui divise et disjoint, nous a séparés de Dieu au point que son amour n’est plus le milieu divin en qui nous devions nous aimer les uns les autres. Malheureux hommes qui toujours se souviennent d’aimer et s’y essayent de cent façons, mais toujours en éprouvent l’impossibilité de mille manières.

Voilà pourquoi le double « Tu aimeras”, plus qu’une paire de commandements est une unique promesse. Et nous en voyons la réalisation sur la croix, dans “l’épreuve” à laquelle le questionneur de Jésus voulait le mettre. Là s’accomplit d’un même mouvement l’amour absolu qu’il porte à Dieu son Père et l’amour de ses frères pour qui il s’offre en sacrifice.

Bonne affaire conclue ce jour-là, bonne affaire pour nous qui sommes rachetés de notre esclavage du péché. Piège imparable tendu au démon qui s’y trouve pris au moment même où il pensait marquer définitivement la Terre d’infamie, de mort et de blasphème. Le voilà vaincu et défait à jamais.

Certes ce jour unique et impensable au milieu de l’Histoire attend une suite. Car ce que Jésus a réalisé en son corps, la haine tuée et l’amour ressuscité, doit s’accomplir en nous pour qui il s’est donné. Mais ce sacrifice n’en est pas moins parfait : il n’a besoin de rien de plus que lui-même pour rendre toute gloire à Dieu, et sa suite en nous est comme le rayonnement du soleil qui se reflète en myriades d’éclats à la surface de la mer immense. C’est pourquoi l’Apôtre dit : « Et vous, vous avez commencé à nous imiter, nous et le Seigneur, en accueillant la Parole au milieu de bien des épreuves avec la joie de l’Esprit Saint. »

N’avez-vous jamais ressenti et reconnu l’amour parfait un jour ou l’autre, alors que vous vous donniez à quelque autre qui en avait besoin, simplement comme le Seigneur et à cause de lui. N’avez-vous pas goûté alors que ce moment n’attendait rien d’autre pour rendre toute gloire au Père, qu’il avait sa récompense en lui-même et qu’il touchait à son éternité ? N’a-t-il pas rayonné ensuite dans votre vie comme une source de paix et de grâce sans plus de calcul et sans retour de pourquoi ? ne nous étonnons pas si ces expériences à la saveur sans pareille sont un peu en forme de croix. Demandons plutôt de saisir tous les moments de la vie comme autant d’occasions d’amour parfait à la suite du Christ, puisque telle est l’existence des saints, et que nous y sommes tous appelés.

Nous devrions pleurer, en entendant cette Parole qui nous appelle à l’amour, à cause de notre pauvre vie pleine de péchés. Mais si nous y ajoutons foi de tout notre cœur, si nous voulons accueillir largement dans un instant le don infiniment immérité du corps et du sang du Seigneur, alors il ne nous condamne pas mais, au contraire, il nous dit : Parfait !

Parfait, dit-il, non pas en se frottant les mains, mais en nous ouvrant grand les bras.

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