Dimanche 30 octobre 2005 - Trente et unième dimanche

On n’avait pas raison de manifester en 68 ?

Malachie1,14-2,10 - Psaume 130 - 1 Thessaloniciens 2,7-13 - Matthieu 23,1-12
dimanche 30 octobre 2005.
 

On n’avait pas raison de manifester en 68 ?

Fini les maîtres, les pères et les profs ! Aux poubelles de l’Histoire, toute cette clique empêcheuse de vivre ses rêves ! Mandarins moisis, patrons cupides et cuistres inutiles protégés par un pouvoir policier inique à la solde du grand capital, on allait mettre ce fatras en l’air et devenir libres.

Je dis “on”. C’est pratique, ce pronom indéfini : comme ça, je n’affirme pas nettement que j’en étais, et je ne dis pas non plus le contraire. J’avais dix-sept ans, au moment des événements, et toutes mes dents. Mais ça ne prouve rien.

Aujourd’hui je viens de proclamer l’évangile devant vous, et je vous invite à vous demander si ce passage ne justifierait pas l’image du Jésus hippie qui avait cours au temps de la contestation radicale de toute autorité. En effet, la critique ravageuse des scribes et des pharisiens que nous venons d’entendre pourrait aisément être transposée à tout autre contexte contre les autorités en place.

Mais il ne faudrait pas se méprendre sur le propos de Jésus. Il ne dit pas qu’il n’y a pas de maîtres, il dit qu’il n’y en a qu’un. Évidemment, ceux qui ne croient pas en Dieu pensent que c’est pareil. Mais, justement, c’est tout le contraire. D’ailleurs, Jésus commence par affirmer qu’il faut écouter les scribes et les pharisiens et faire ce qu’ils disent. Personne de sensé ne saurait voir dans cette injonction une disqualification des autorités. Mais alors, quelle est la portée de ce qui suit ?

Prenons le mot de Rabbi, par exemple. On explique qu’au temps de Jésus, il était utilisé comme l’équivalent de notre “Monseigneur”. Remarquons au passage que “seigneur” en français vient du latin “senior” qui signifie “plus vieux”. Étymologiquement, “Monseigneur” veut donc dire “Mon vieux”. Mais les valeurs ont changé avec le temps. Quant au radical du mot “Rabbi”, il porte à l’origine l’idée de nombre et d’abondance.

En somme, à travers les trois mots de Rabbi, Père et Maître, la parole de Jésus désigne tout simplement Dieu qui seul est la source surabondante de tout, celui en qui nous avons la vie, le mouvement et l’être. Et peut-être l’usage de ces trois termes fait-il allusion à la Sainte Trinité, l’Esprit Saint étant indiqué par sa fonction d’enseignant, lui qui nous fait connaître toute chose en vérité.

La parole de Jésus, dès lors, n’est pas pour supprimer les fonctions d’autorité dans le peuple, ni même, au fond, les usages divers d’appellations et de titre, mais pour affirmer clairement la vérité que tous les hommes pressentent sans vouloir se rendre à ses conséquences : nul n’est le propriétaire ou l’auteur premier du savoir qu’il détient, du pouvoir qu’il exerce ou des œuvres que l’on dit siennes. Nul autre que Dieu n’est l’origine et le garant de tout règne, puissance ou gloire dont les hommes sont parés légitimement ou non.

Les conséquences pratiques de cette vérité sont très clairement exprimées a contrario dans les reproches faits aux scribes et aux pharisiens, reproches qui sont comme résumés en une phrase au début : ils se sont assis dans la chaire de Moïse. En effet, la traduction liturgique que vous avez entendue interprète par “enseignent” ce qui est littéralement en grec “se sont assis”. Or, là se trouve sans doute justement un point décisif.

S’est-il assis lui-même, Moïse ? Son existence fut plutôt une marche perpétuelle, une suite de combats et de travaux, jusqu’à l’épuisement. Son successeur, Josué, n’a pas exercé autrement son magistère reçu du Seigneur. Les prophètes, à leur tour, Élie en tête, ont prophétisé dans l’angoisse, l’adversité et la détresse. Et leur vocation fut toujours un appel à se lever et à aller, non pas à s’arrêter pour s’asseoir. Où donc et quand la Loi que Dieu avait donnée au peuple par le magistère de Moïse a-t-elle été confiée à une magistrature assise ? Qui leur a dit de s’asseoir, aux scribes et aux pharisiens, dans cette chaire de Moïse qu’il ne fut jamais prescrit par le Seigneur de construire en pierre ou en bois, car le lieu de son enseignement ne fut jamais que l’Esprit qui souffle où il veut.

Et le Seigneur Jésus lui-même, sa vie et sa prédication furent un chemin parcouru dans l’urgence et le labeur infatigable, jusqu’au jour où il fut fixé sur la croix. Il ne s’est assis que lorsque, ressuscité, il monta aux cieux à la droite de Dieu. Quand il nous est dit “couché” à table ou “dormant” à l’arrière de la barque, il faut y entendre l’annonce de son sacrifice et de sa mort. Et les rares épisodes évangéliques où nous le voyons s’asseoir, comme pour le sermon sur la montagne, signifient qu’il parle depuis son autorité future de Fils de Dieu venu dans la chair et établi dans la gloire : en, attendant ce jour qu’il voit s’approcher, il exerce en quelque sorte à crédit.

Tous les hommes qui jouissent d’une autorité ou d’un pouvoir s’y installent plus ou moins pour en profiter. Les plus vertueux se détachent sur une masse médiocre qui se réclame volontiers de leurs mérites tandis que le peuple l’assimile sans nuance aux quelque crapuleux notoires qui défraient la chronique. L’un dans l’autre, les époques et les sociétés se valent le plus souvent, et les scribes et pharisiens du temps de Jésus ou de l’évangéliste Matthieu n’étaient sans doute ni plus ni moins indignes que toute autre espèce d’enseignants, de pères ou de maîtres. Mais qu’ils furent comme les autres prouve bien que la Loi ne pouvait justifier personne.

Nous qui portons le nom du Christ, recevons toute autorité et tout pouvoir dans l’Esprit Saint, avec l’humilité de serviteurs indignes, comme une ressource donnée aux uns pour le bien de tous par celui qui seul est la Source de tout bien.

Ainsi nous manifesterons que le Seigneur avait raison de nous choisir, malgré tout.

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