Mardi 1er novembre 2005 - La Toussaint

Une place n’est qu’une place

Apocalypse 7,2-4.9-14 - Psaume 23 - 1 Jean 3,1-3 - Matthieu 5,1-12
mardi 1er novembre 2005.
 

Une place n’est qu’une place.

Une place n’est pas pour deux, sinon il n’y aurait pas de chaise musicale.

Vous êtes tout absorbé dans la dégustation de ce que vous aimez le plus ; soudain, un grand bruit, un événement spectaculaire juste devant vous : ébahi, vous oubliez le régal ; aussitôt une douleur terrible vous prend les entrailles : du coup, vous ne voyez ni n’entendez plus rien ; à ce moment on crie au feu : au diable la douleur, vous fuyez de toutes vos forces. Plaisir, désir, étonnement, souffrance, frayeur, il suffit que survienne un affect plus fort pour bousculer l’état précédent où nous étions et prendre la place. L’un chasse l’autre. Même Gargantua, partagé entre la joie et le chagrin, se livrait tour à tour à ces deux sentiments sans pouvoir s’en tenir à l’un ni à l’autre.

La vie nous chahute ainsi, et parfois nous épuise. Mais le pire, c’est le vide. L’occupant peut être plus ou moins présent, supportable ou agréable ; le vide, c’est l’angoisse. L’ennui, la dépression ou le désespoir nous tourmentent plus qu’aucun autre fléau. Tel est l’homme, fragile et changeant : que la coupe de sa joie et de ses peines soit vaste et profonde, qu’elle soit petite ou moyenne, il faut qu’elle soit pleine. Et tous la voudraient remplie de bonheur, bien sûr.

“Les béatitudes” dont nous rêvons, ce sont les moments délicieux qui peuplent la vie des stars : baignade à l’aube dans un lagon du Pacifique, jours de ski au Canada dans un soleil éclaboussé de poudreuse, soirée au château dans un jardin de Touraine, nuits parfumées des bords de la Méditerranée... Mais cette recette du bonheur réservée à un petit nombre de riches s’avère fort douteuse : à l’évidence, dans ses ébats frénétiques la jet set ne trouve pas le repos du cœur.

Les hommes les plus cultivés de l’Antiquité se sont aperçu très tôt que la multiplication des plaisir ne faisait pas un vrai bonheur, c’est pourquoi ils l’ont cherché du côté plutôt d’une ascèse de l’âme qui les établirait au-dessus des vicissitudes de la vie. Ainsi les sages stoïciens vantaient-ils l’ataraxie, l’absence de trouble qui rend l’esprit lisse et clair comme un lac de montagne sous un ciel pur. À l’empereur Hadrien, Marguerite Yourcenar fait dire dans ses “Mémoires” qu’il se serait senti aussi maître du monde et de lui-même au fond des prisons de son pire ennemi que sur son trône. Remarquons que ce même Hadrien fut celui qui réprima la dernière révolte juive en en 135 de notre ère et changea le nom de “Judée” en “Palestine”. Ce fut la vraie fin du judaïsme de Terre Sainte qui avait survécu quelque peu à la destruction du Temple en l’an 70.

De même, le Bouddha historique, Gautama, déclare illusoire la réalité que nous percevons : il faut donc atteindre le Nirvana, l’extinction en soi de toute espèce de sensation ou d’émotion pour s’éveiller à la vraie réalité qui est une sorte de néant tranquille. Dans un cas comme dans l’autre, l’homme doit purifier son esprit de tout ce qui l’occupe et le trouble pour en dégager la grande paix essentielle.

S’agit-il de quelque chose de semblable dans la béatitude des cœurs purs ? Sûrement pas, car sinon vous ne seriez pas ici. Nous venons de chanter le Psaume 23 : « Qui peut gravir la montagne du Seigneur ? L’homme au cœur pur... qui ne livre pas son âme aux idoles. » C’est-à-dire l’homme qui aime Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de tout esprit. C’est la pureté de l’amour de Dieu, un amour que n’altèrent pas les mille façons de se laisser prendre par les passions du monde. Tandis que le sage païen cherche le vide de sa coupe pour mieux se complaire en elle, le cœur pur évangélique se dépouille de lui-même pour n’être plus que la place d’un occupant unique : Dieu lui-même en trois personnes.

Cela ne l’empêchera pas de connaître les émotions, les alarmes et les ardeurs que vivent les hommes, au contraire. Mais en celui qui l’accueille de tout son cœur, Dieu s’établit si bien que ni la souffrance ni les frustrations ne l’empêchent de tenir la place et de la garder dans l’amour en attendant de la combler au dernier jour. Seule la prospérité égoïste ou la satisfaction orgueilleuse peuvent l’écarter comme un superflu et un empêcheur de profiter des choses. Mais le malheur est sans pouvoir contre lui depuis qu’il a pris sur lui nos misères. Et même il rejoint toute douleur et toute injustice comme consolateur et défenseur, aussi pour ceux qui ne le connaissent pas encore.

Les saints sont la place de Dieu au milieu de monde en toute saison et circonstance. Ils sont le bonheur et le salut du monde. Ils ont l’humilité de n’être qu’une place et de l’offrir une fois pour toutes à celui qui doit s’y établir à jamais. Oui, c’est un renoncement à soi-même. Mais le Fils de Dieu nous a montré l’exemple, et nous proclamons sa gloire : il s’est anéanti jusqu’à la mort de la croix, c’est pourquoi Dieu l’a élevé. Tout homme qui fonde sur lui l’espérance de le voir se rend pur comme lui-même est pur, dit l’Apôtre.

Ne nous laissons pas envoûter par les musiques du monde, n’ayons pas peur de n’être qu’une place, car être la place de Dieu, c’est le bonheur.

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