Dimanche 20 novembre 2005 - Le Christ, Roi de l’univers

Regardez-vous !

Ézéchiel 34,11-17 - Psaume 22 - 1 Corinthiens 15,20-28 - Matthieu 25,31-48
dimanche 20 novembre 2005.
 

Regardez-vous !

Aïe ! Qu’est-ce que je veux dire... Est-ce une inspection ? Ou même un reproche ? C’est curieux, cette inquiétude. Si je vous avais dit : « Aimez-vous ! », vous auriez tout de suite compris : « Aimez-vous les uns les autres ! », et aussitôt vous auriez pensé à autre chose.

Mais, dans “regarder”, il y a “garder”, c’est-à-dire défendre, et donc parfois attaquer. Or, garder, à l’origine, voulait dire précisément regarder, et puis le sens a évolué. Savez-vous que seuls les humains ont un blanc de l’œil ? Les animaux n’en ont pas parce qu’il donne à voir où se dirige le regard, et donc où le coup va se porter, ou bien d’où l’on s’attend à devoir le parer. Si regarder, c’est viser, alors attention ! Ainsi regard devient en anglais “regard” (avec la prononciation) qui signifie “respect”, “considération”.

L’assurance de sa haute considération, c’est ce qu’on fait de mieux aujourd’hui en matière de formule de politesse : il faut la réserver à un personnage vraiment important. Vous pouvez toujours essayer : « Croyez que je demeure, de votre sereine grandeur, le très humble serviteur », mais il risque de penser que vous vous payez sa tête. D’ailleurs, “serviteur”, autrefois fort en usage, est carrément passé de mode. Nous ne voulons plus être serviteurs.

Les chèvres de l’évangile d’aujourd’hui ne le voulaient pas non plus, apparemment. Dans leur étonnement d’être envoyées au diable, elles demandent : « Quand t’avons-nous vu... sans nous mettre à ton service ? » Or, le Roi n’avait même pas employé ce mot en leur parlant, mais bien : donner à manger ou à boire, accueillir, habiller et visiter. Et, justement, le verbe grec traduit par visiter, épisképtomai, signifie littéralement “regarder sur”. C’est-à-dire, pratiquement, “prendre en considération”.

Nous qui nous prétendons tous égaux, quel regard portons-nous sur ceux d’en haut et sur ceux d’en bas ? Nous envions les premiers, nous les accusons de richesse excessive parce que nous voudrions occuper leur place, nous ne revendiquons l’égalité que contre eux, pour qu’ils ne soient pas au-dessus de nous. Quant aux derniers nous voulons régler leur compte. Nous disons : aujourd’hui, cela ne devrait plus exister. Quoi ? Ceux qui ont faim ou froid, les malades, les infirmes, les délinquants et toutes leurs espèces menaçantes. Parce que, bien sûr, ils nous font peur. Pour des raisons pratiques, d’abord : poids social et économique, contagion, saleté, agressivité et tout ce que vous pouvez imaginer. Mais, en plus, ils nous tendent un miroir terrible. Car qui de nous serait indemne de tout germe de dégradation ou de violence ? Qui pourrait se croire absolument à l’abri des détresses effrayantes qui accablent certains de nos frères humains ?

Nous ne pouvons pas délivrer de son malheur chaque malheureux qui se présente à nous, nous ne sommes pas tout-puissants. Reconnaissons-le avec humilité. Alors, au lieu de prétendre régler la question, nous ferons ce que nous pourrons pour lui, et surtout nous porterons sur lui un regard non pas d’indiscrétion, d’inquiétude ou de mépris, mais de véritable compassion. Nous prendrons en considération son humanité souffrante, qui est aussi la nôtre, et qui n’est autre que celle de celui qui est mort sur la croix par amour pour lui et pour nous. C’est pourquoi le Roi dit à ceux qui sont à sa droite : vous êtes venus jusqu’à moi.

Faites bien attention en entendant l’évangile d’aujourd’hui. Si vous vous sentez culpabilisés, c’est très bien. Si nous pensons pouvoir nous justifier nous-mêmes devant cette parole, nous sommes fous. Croyez-vous qu’une bonne conclusion serait : efforçons-nous d’être de ceux qui se trouveront du bon côté à la fin, et tant pis pour les autres ? Comprenons que nous devons maintenant faire ce qui dépend de nous pour que, tous, nous échappions à un tel cauchemar.

Si nous regardons Jésus comme un juge implacable, nous croyons lui rendre hommage en devenant durs pour nous-mêmes et pour les autres. Mais, sur ce chemin, nous irons tous au diable ! La peur nous inspire la défense et l’attaque, la tentation de nous justifier et de condamner les autres. Pouvons-nous cesser de nous juger les uns les autres, et entrer plutôt dans la pratique du pardon mutuel, du service réciproque et de la compassion qui seule rend gloire au Christ, Roi de l’univers ? Éprouvés, étrangers, malades, prisonniers ou bien-portants, en effet, c’est ainsi qu’ensemble nous l’assurerons vraiment de notre haute considération, que nous serons les serviteurs du Serviteur, lui, le Roi qui a donné sa vie sur la croix par amour, pour que tous soient sauvés.

Regardons-nous les uns les autres avec amour, c’est ainsi que resplendira dans le monde la royauté du Christ qui n’a pas de fin.

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