25 décembre 2005 - Nuit de Noël

Mais où donc est le bonheur ?

Isaïe 9,1-6 - Psaume 95 - Tite 2,11-14 - Luc 2,1-14
dimanche 25 décembre 2005.
 

Mais où donc est le bonheur ?

Où est-il maintenant ? S’il était tout le temps dans les prés, les bergers seraient les plus heureux des hommes. Mais le bonheur des bergers, depuis toujours, c’est surtout la rêverie des gens bien au chaud. Garder les troupeaux vous fait la vie rude.

Et quand le bonheur est dans le pré - car ça peut arriver - on vous dit : « Cours-y vite ! » Pourquoi ? Mais parce qu’il est fugace de nature, le bonheur, pardi ! Alors il va vous échapper, c’est sûr.

Fugitif comme un sourire d’enfant sur un visage d’homme, à peine le voit-on qu’il est déjà passé. Qui le désire le poursuit sans cesse, et quand il l’atteint l’espace d’un instant, il le reconnaît à la douleur qui perce l’âme et coupe le souffle parce qu’il n’est déjà plus là, mais plus loin, et peut-être plus jamais.

Tandis que le malheur, c’est tout l’inverse. Quand il vous est tombé dessus, il s’installe, massif et pesant, et ne vous laisse plus un instant de répit. C’est vous qui voudriez le fuir, mais où donc aller loin de vous-même, de cette ombre de vous-même que vous êtes devenu sous sa loi d’acier ?

Ah, que la partie est inégale entre ces deux-là ! Tenez, aussi inégale que celle qui se joue ici, entre la petite lumière que nous venons de déposer sur la paille, et toute cette nuit qui l’environne. Car il ne faut pas s’y tromper : nous avons beau l’entourer de personnages charmants ou chamarrés, et de mille choses belles et brillantes, jusqu’à ces guirlandes colorées d’ampoules enfilées comme des fleurs, toutes ces choses n’ajoutent rien à celui qui se tient au milieu d’elles : c’est de lui plutôt qu’elles tirent leur clarté précaire.

Vous le savez bien, on fait une crèche avec trois fois rien, pourvu qu’il soit là, aussi belle que celles que contiennent à peine l’espace où elles s’installent. Plus on en rajoute alentour, plus se précisent au cœur du lieu sa petitesse et sa pauvreté à lui, seules nécessaires. Et s’il n’y est pas, on ne voit plus que lui qui manque.

Et pourtant, qu’il est fragile ce tout-petit à peine né ! Les mères en tremblent, quand elles tiennent en leurs mains stupéfaites cette chair de leur chair qui s’est mise à vivre au monde, de peur que ce souffle inouï ne s’étouffe, que la flamme d’une vive neuve ne s’éteigne comme s’efface un mirage. Ce bonheur trop réel est là, et la douleur aussi qu’il puisse s’évanouir.

Alors, qu’en disent Joseph et Marie penchés sur la mangeoire ? Nous parleront-ils du bonheur ? Le tiennent-ils en la personne de l’enfant mieux que les autres parents des hommes ? Allons, dites-nous, vous qui savez sans doute, répondez à nos questions anxieuses ! Mais saint Joseph ne dit rien, il sourit. Et sainte Marie aussi.

Resterons-nous sans réponse ? Pas si nous nous souvenons d’Élisabeth et de ses paroles brûlantes à la vue de la Vierge : « Comment ai-je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? » Tu as donc le bonheur, sainte Élisabeth ? Écoutons encore : « Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur. »

Elle n’a pas dit : Quelle chance tu as d’avoir été choisie pour enfanter un tel Fils ! Ni : Quel courage d’avoir dit oui, c’est épatant ! Pas plus qu’on ne félicite Joseph dans l’Évangile pour ce privilège stupéfiant de devenir le seul homme que Dieu ait jamais appelé papa. Non, le seul motif du bonheur, c’est la foi.

Par la foi, Marie a accueilli le don de Dieu et Dieu lui-même, l’Esprit Saint. Elle a été connue du Puissant et, par la foi, elle a connu qu’elle était connue de lui. Elle a connu l’amour de Dieu en croyant en lui.

Voilà le bonheur de saint Joseph et de sainte Marie. Et aussi celui des bergers. Et même, ne croyez-vous pas, de leurs troupeaux ? Seraient-ils venus sans eux ? Mais ces moutons que nous mettons dans la crèche sont à eux, non ? D’ailleurs, moi, à leur place, je n’y serais pas allé sans vous.

Bergers et brebis, vous l’avez compris, représentent dans cette scène prophétique l’Église, ce peuple que le Seigneur s’est acquis et qu’il pourvoit de pasteurs, qui sont eux-mêmes ses brebis, d’ailleurs.

Voyez cet autel et la corbeille de fleurs posée au pied comme une autre crèche, comme la mangeoire où Jésus est né. Voyez le mouvement de la composition qui monte d’elle et va jusqu’à se poser sur la table eucharistique.

Oui, cet enfant né dans la fragilité de notre chair est devenu l’homme qui a donné sa vie sur la croix, qui est ressuscité et qui s’offre en nourriture aux fidèles maintenant. Car elles s’accomplissent, les paroles dites à Marie : Il recevra le trône de David son père, il sera appelé Fils du Très-Haut, et son règne sera sans limites.

Si maintenant avec Marie nous croyons à cet accomplissement en communiant au corps et au sang du Fils de Dieu, il fait de nous son Église au milieu des hommes pour annoncer la bonne nouvelle de Noël : que cette lumière fragile allumée sur la Terre en la naissance de Jésus est plus puissante que toute la nuit du monde, que toutes ces nuits des esclavages sous le fouet des chefs de corvées et des cris étouffés sous le manteau sanglant des soldats.

Oui, par ce bonheur minuscule qui semblait devoir disparaître au vent de la violence comme un grain dans l’immense poussière des siècles, le malheur immense est vaincu à jamais. Le croyez-vous cette nuit ? Alors, le bonheur est ici.

Car le bonheur est en qui croit et reçoit Jésus, pour toujours.

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