Dimanche 6 février 2000 - Cinquième Dimanche

À quoi ça sert ?

Job 7,1-4.6-7 - 1 Corinthiens 9,16-19.22-23 - Marc 1,29-39
vendredi 3 février 2006.
 

À quoi ça sert ?

À quoi ça sert de se plaindre, de se lamenter, de se battre ou de chanter ? Quand on s’exprime ainsi, d’un air désabusé, on veut dire que, si cela ne sert à rien, ce n’est pas la peine.

Il semble donc que nous pensions tous comme une évidence que servir c’est bien. Eh bien non. Au contraire, l’idée d’être serviteur nous répugne plutôt, comme si nous avions à l’esprit que l’origine du mot est servus, qui signifie esclave en latin. Et nous estimons comme Job, qui s’en plaint amèrement, qu’une vie d’esclave ne vaut pas la peine d’être vécue.

En sorte que, quand nous entendons dans l’évangile d’aujourd’hui, aussitôt après la guérison de la belle-mère de Simon "qu’elle les servait", nous sourions d’un air entendu : voilà bien le traitement judéo-chrétien de la femme !

Cela me rappelle mon petit catéchisme qui, à la question "Pourquoi Dieu nous a-t-il créé ?" donnait la réponse : "Pour le connaître, l’aimer et le servir." Le troisième terme ne me plaisait pas du tout : Dieu nous aurait donc fait pour disposer des serviteurs dont il avait besoin ? D’autant plus que, selon le même catéchisme, Dieu n’avait aucun besoin des hommes, ni de rien du tout. N’était-ce pas simplement pervers de créer des êtres en guise de serviteurs dont on n’avait aucun besoin ?

La belle-mère de Simon me fait penser aussi aux bêtes sauvages, celles du verset 13 de ce même évangile de Marc que nous lisons aujourd’hui aux versets 29 à 39. Vous vous rappelez : Jésus, au désert, "était avec les bêtes sauvages et les anges le servaient." C’est la même expression, avec le même imparfait, que pour la belle-mère. Au demeurant, les anges, dont le nom signifie "messagers", sont désignés le plus fréquemment dans l’Écriture comme "serviteurs de Dieu".

Le parfait Serviteur de Dieu, à l’évidence, c’est Jésus. Toute sa vie consiste à rechercher dans la prière la volonté du Père et à l’accomplir aussitôt : "Partons afin que je proclame la Bonne Nouvelle, c’est pour cela que je suis sorti." Le service essentiel de Jésus, auquel sont ordonnés tous ses faits et gestes, est l’annonce de l’Évangile. La nécessité que l’Apôtre Paul affirme pour lui-même avec force ne serait pour le serviteur si elle n’était d’abord pour son Seigneur.

Jésus, qui est Dieu et Seigneur, est en lui-même Serviteur du Père. C’est pourquoi, créé à l’image de Dieu, l’homme est fait seigneur et serviteur ; telle est sa nature bonne que le péché a obscurcie et défigurée jusqu’à le faire douter de son Créateur et nourrir à son sujet des pensées perverses.

C’est pourquoi le Fils s’est fait obéissant jusqu’à devenir notre serviteur, nous qui, tordus et désolés, lui étions ennemis, jusqu’à la mort sur la croix, afin de nous arracher à ce monde de péché et de mort, afin de nous relever de notre situation déchue de bêtes féroces pour restaurer notre condition originaire et, plus merveilleusement encore, nous élever au-dessus des anges. Celui qui est le plus grand s’est fait l’esclave de tous, ainsi nous a été révélé l’Amour du Dieu tout-puissant, qui est Père, Fils et Saint-Esprit.

De même que Jésus a saisi - en grec, le verbe exprime la force souveraine de celui qui agit - la belle-mère de Simon par la main, pour que la fièvre la quitte, qu’elle se lève et soit rétablie dans sa situation de service, de même il nous emporte dans le dynamisme puissant de sa résurrection - que la suite du passage évoque aussi lorsqu’il "se lève bien avant l’aube" - chassant tous nos démons et nous établissant dans la dignité apostolique qui est celle de l’Église tout entière.

Voilà donc ce qu’est, en vérité, la belle-mère de Simon. Dans belle-mère, il y a mère. Mais il y a aussi l’idée d’épouse, puisqu’elle est la mère de l’épouse. L’Église est proprement l’épouse du Christ, mais elle est confiée à Simon-Pierre comme au pasteur choisi par le Pasteur. De quelque manière épouse de l’Apôtre, l’Église est d’abord et sûrement sa mère.

L’Église est faite de tous les disciples que Dieu libère, à main puissante et à bras étendu, de l’esclavage du péché et du misérable orgueil de celui qui ne veut pas servir, pour les établir ensemble dans la merveilleuse dignité de serviteurs de l’Évangile. À chacun, comme au disciple au pied de la croix, il confie sa mère.

Le plus grand miracle de Dieu n’est pas de guérir la malade de sa maladie - ce qu’il fait aussi - c’est de lui donner un coeur capable de supporter patiemment sa peine et de rendre grâce avec le Christ dans la foi et l’espérance. Et ceux qui lui prodiguent leurs soins servent ainsi l’Évangile de l’Amour plus fort que la souffrance et que la mort.

À quoi ça sert de vivre, à quoi ça sert d’être chrétien ? À la gloire de Dieu et au salut du monde.