Dimanche 13 février 2000 - Sixième Dimanche

Tu sais que j’ai toujours été ton ami, dit-on à celui qui vient de gagner à la loterie.

Lévitique 13,1-2.45-46 - 1 Corinthiens 10,31-11,1 - Marc 1,40-45
jeudi 9 février 2006.
 

Tu sais que j’ai toujours été ton ami, dit-on à celui qui vient de gagner à la loterie.

Ces événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs, pensent souvent les hommes politiques.

La plupart du temps nous essayons de profiter de la situation, et pas toujours de façon honnête.

Jésus, dans l’épisode d’aujourd’hui, est dépassé par les événements.

Le lépreux qui fait irruption devant lui enfreint gravement la Loi qui lui prescrit de se tenir à l’écart. Et sa demande est une véritable provocation : "Si tu le veux..." Comment Jésus ne voudrait-il pas la purification de l’homme ? Il étend la main : pourquoi fait-il ce geste par lequel, du coup, il transgresse lui aussi la Loi ? Sans doute parce que c’est plus fort que lui, parce qu’il est "pris de pitié", c’est-à-dire saisi aux entrailles par la situation misérable de l’homme. Mais ce pourrait être aussi le geste d’écarter l’impudent : parmi les meilleurs manuscrits, il en est un qui, à la place de "il fut pris de pitié" porte : "il fut pris de colère."

Toujours est-il que Jésus dit : "Je le veux, sois purifié." Et voilà que la lèpre quitte le lépreux ! La réaction de Jésus est alors sans ambiguïté : il morigène l’homme sévèrement et lui ordonne de taire cet épisode qui, pour être miraculeux, n’en est pas moins un mauvais exemple, et de rentrer dans le droit chemin, c’est-à-dire de se conformer, maintenant, aux prescriptions de la Loi.

Eh bien l’homme ne fait pas du tout ce que voulait Jésus, au contraire. Si bien qu’à la fin de l’histoire, c’est Jésus qui se retrouve incapable d’entrer dans la ville, subissant de plus en plus la contrainte de ces événements qu’il n’a pu éviter.

Le lépreux ne semble pas jouer ici un beau rôle. Pourtant, à bien regarder le texte grec, on voit apparaître un autre aspect de l’affaire. Lorsque nous entendons que l’homme "une fois parti se mit à proclamer et à répandre la nouvelle", il s’agit des mêmes verbes qu’utilise Jésus juste avant pour dire son programme : il faut que je proclame, car c’est pour cela que je suis sorti. "Proclamer", en grec kèrussein, donne "kérygme", mot technique de la langue exégétique pour désigner l’annonce première de l’Évangile : "Celui que vous avez crucifié, Dieu l’a ressuscité et par lui nous avons le salut, le pardon des péchés et le don de l’Esprit."

En somme, à la fin de l’épisode, le lépreux a pris la place de Jésus. C’est donc un véritable chassé-croisé puisque, se retrouvant banni des lieux habités, Jésus, quant à lui, a pris la place du lépreux. Vous avez compris qu’il s’agit ici, tout simplement, du mystère de la rédemption : dans sa passion et sa mort sur la croix, le Christ, le Fils de Dieu, a pris sur lui notre misère, notre faiblesse et notre péché, afin que nous soyons purifiés ; et, ressuscité, il nous envoie en abondance l’Esprit Saint qui nous sanctifie et nous établit dans la merveilleuse dignité des disciples à qui il est donné d’avoir part à son oeuvre de salut.

Alors, finalement, le lépreux est-il un bon ou un mauvais cas ? Il est la figure de l’Apôtre. Vous savez que le premier d’entre eux, Simon Pierre, dans le même évangile selon saint Marc, au chapitre 8, va confesser la messianité de Jésus qui aussitôt, leur défend de parler de lui à personne, puis annonce pour la première fois sa passion ; Pierre, alors, refuse cette perspective, sur quoi Jésus lui dit : "Passe derrière moi, Satan !"

De même, la parole du lépreux est pour Jésus la voix de la tentation, celle de ne pas prendre le chemin de la volonté du Père, qui est un chemin de souffrance et de mort. Or, ce n’est pas de gaîté de coeur que Dieu, pour accomplir notre salut, livre ainsi son Fils : c’est à cause de nos révoltes et de nos transgressions que l’oeuvre de notre libération a conduit le Fils à endurer lui-même la domination du mal sur nous, Dieu retournant contre l’adversaire ses propres succès pour le vaincre à jamais.

Ce n’est donc pas le lépreux que nous devons prendre pour modèle, mais le purifié de sa lèpre et, surtout, celui par qui Dieu l’a purifié : Jésus. Comme lui, au lieu de vouloir simplement en tirer profit pour nous-mêmes, cherchons en toute circonstance le vrai chemin de Dieu qui est obéissance et confiance, à travers les ombres de la vie comme dans la lumière de la grâce manifeste.

À tout moment crucial, entendons Dieu nous dire : "Tu sais que j’ai toujours été ton ami. Prends le chemin que je te montre, c’est celui du salut."