Mercredi 8 mars 2000 - Mercredi des Cendres

Quand on est invité à dîner, cela se fait d’apporter quelque chose

Joël 2,12-18 - 2 Corinthiens 5,20-6,2 - Matthieu 6,1-6.16-18
mercredi 8 mars 2000.
 

Quand on est invité à dîner, cela se fait d’apporter quelque chose : des fleurs pour la maîtresse de maison, une bouteille de bon vieux vin ou des douceurs, selon les usages et les circonstances. C’est gentil et cela fait plaisir.

Mais le mieux est lorsqu’un beau jour, venant les mains vides, on est reçu avec d’autant plus grand plaisir par ses hôtes qui accueillent cette liberté comme le franchissement d’un cap dans la relation en direction d’une véritable amitié.

À l’inverse, que signifie de ne pouvoir absolument se passer d’apporter toujours quelque présent substantiel, sinon qu’on tient surtout à s’acquitter d’avance de ce qu’on va recevoir, et qu’on ne supporterait pas de ne pas l’emporter d’emblée sur ses hôtes en générosité ?

Ainsi font, de quelque manière, les parents d’enfants gâtés : pourquoi n’osent-ils pas, ces parents, se présenter à leurs enfants autrement qu’en pourvoyeurs de toutes sortes de satisfactions ? Veulent-ils donc payer d’avance, à chaque fois, l’amour et la tendresse qu’ils n’espèrent pas recevoir d’autrui autrement qu’en "l’obligeant" ?

Pauvres enfants, surtout, de tels parents. Comment ne seraient-ils pas capricieux et avides, égoïstes et insatiables ? Car, tandis qu’ils semblent avoir tout, ils sont privés du bien essentiel : un père, ou une mère, qui s’offre à eux aussi les mains vides, comme le parent qu’il est, tout simplement ; un père ou une mère à aimer aussi pour rien, et auprès de qui on apprend ainsi à grandir dans l’amour véritable.

Voilà, je crois, la signification véritablement chrétienne du jeûne. Celui qui le pratique dans la prière du Christ le reçoit comme le Père qui se présente à lui les mains vides. De Dieu, en effet, nous viennent inlassablement toutes choses bonnes. Mais Dieu n’est pas, si j’ose dire, homme à gâter ses enfants. En effet, gâter, c’est perdre, et s’il nous a envoyé son Fils, ce n’est pas pour nous perdre, mais pour nous sauver.

Si vous avez la chance de jeûner, ne le prenez pas comme un cadeau que vous feriez à Dieu. Faire un sacrifice ou deux à l’occasion pour lui, c’est bien, cela lui fait plaisir. Mais entreprendre de le couvrir de privations en son nom, de temps à lui consacré, et de mille autres choses du même tonneau, c’est vouloir s’acquitter d’avance de ce qu’on attend de lui. Regardez-le plutôt qui ne craint pas de se présenter à vous avec rien à vous donner sinon lui-même, tout simplement, qui vous aime comme un vrai père.

Alors vous ferez comme lui : vous agirez bien pour rien, parce que c’est bien. Laissez-vous donc dispenser de devoir toujours marquer des points, accomplir des performances ou régler des dettes. Sachez patienter, faire attention et renoncer à vous-même, en présence de qui se trouve là et a besoin ou envie, ou peine ou désarroi, non pour réaliser une bonne action de carême ou un effort méritoire, mais "comme ça," comme Dieu, par amour.

C’est ainsi que vous serez délivrés du moi qui vous embarrasse, en marchant à la suite du Fils qui s’est "vidé de lui-même", qui s’est fait moins que rien jusqu’à la croix, et son Père en fut glorifié parfaitement.

Laissez-vous réduire à rien sur ce chemin, jusqu’à n’être plus que cette parole de Dieu qui vous dit : "Je te veux être, je veux que tu vives, parce que je t’aime."

Soyez ce rien que Dieu invite à la Vie, et vous serez sa gloire.