Samedi 11 mars 2000 - En mémoire de Geneviève Garabiol

Peut-on parler tout seul ?

1 Thess. 4,13-14.17-18 - Ps. 129 (130) - Luc 24,13-35
samedi 11 mars 2000.
 

Peut-on parler tout seul ?

La seule évocation d’un tel comportement nous inquiète vaguement car il est attribué, en général, aux personnes qu’on dit un peu toquées. Et qui ne s’est jamais laissé aller à s’exprimer tout seul à voix haute ? Si l’on est surpris par quiconque à ce moment-là, quelle confusion !

En fait, la parole ne peut être que dialogue, à moins de perdre la raison. Celui qui parle vraiment tout seul, c’est-à-dire sans considération d’un interlocuteur réel ou virtuel, délire. En revanche, s’entretenir avec un autre d’un événement, fût-il terrible à rendre fou, c’est déjà prendre le parti du sens, du moins en espérant contre toute espérance. Ainsi les disciples d’Emmaüs, en dépit de leur immense chagrin proche du désespoir, étaient-ils au moins deux à en parler quand même.

Cet évangile, Robert, vous l’avez choisi en pensant à Geneviève, comme l’évangile du dialogue. Vous êtes aujourd’hui au milieu de nous le témoin fidèle et tendre de son don pour la communication dans le respect des personnes et des idées.

Merveilleux mystère de l’amour conjugal - dont je voudrais que la rencontre ne soit refusée à aucun enfant de notre temps, troublé par tant d’idées vaines à ce sujet - quand chacun est tellement essentiel pour l’autre qu’il ne manque jamais d’être présent à toutes ses paroles et ses pensées, en dépit, parfois, de la séparation physique. Est-ce déraisonnable, est-ce fou, pour celui qui reste de persister à tenir le disparu pour présent au point que, même seul, il ne cesse de s’exprimer dans un véritable dialogue avec lui ?

Je pense à Anne, qui n’était alors pas encore mère de Samuel : dans le sanctuaire, elle parlait toute seule, remuant les lèvres sans toutefois qu’on entende le son de sa voix. Le prêtre Eli voulut la renvoyer cuver son vin ailleurs que dans la maison de Dieu. Mais elle n’était ni ivre, ni folle et, dans l’excès de son chagrin, elle s’entretenait avec Celui dont le Verbe procède avant les siècles.

Aucune parole n’est plus véritablement dialogue qu’une prière véritable, nous le savons avec certitude depuis que le Fils de l’homme est entré dans sa gloire après avoir souffert au point de rejoindre tout homme au monde en sa souffrance. Lui qui est allé jusqu’à crier : "Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné", lui qui a vécu une solitude sans doute plus profonde que tout ce que nous pouvons éprouver ou imaginer, était encore en dialogue parfait avec son Père à ce moment-là. Et c’était afin qu’aucun homme jamais ne soit séparé absolument de l’Amour qui fonde toute communion, et toute communication qui vaille.

"Malgré notre peine, avez-vous dit, Robert, en commençant, cette messe est une messe d’action de grâce."

Certes, vous avez raison, cette messe est d’action de grâce. Mais elle l’est avant tout pour ce don de Dieu qui est notre salut et celui de tous les hommes. Et si j’ai mis cet ornement violet, ce n’est pas à cause du Carême, mais bien pour le chagrin : parce que Dieu en son Fils s’est fait présent à tout chagrin des hommes, à toute douleur et toute souffrance pour les inciter à les tourner, dans la communion à la Passion du Christ, vers la résurrection qui couronne le sacrifice de Jésus.

Le carême, d’ailleurs, a ce sens : nous tourner de façon renouvelée vers la Pâque du Fils. En elle, Geneviève vous est promise par-delà la mort qui met fin au lien conjugal, et vous lui êtes promis, car notre vie est cachée avec le Christ en Dieu jusqu’au jour de son retour.

Cette messe, prière véritable que nous faisons ensemble à Dieu, et donc dialogue plus authentique qu’aucun dialogue du monde, affirme cette espérance de l’Eglise qui ne parle pas pour rien, car elle ne parle pas sans l’Esprit du Fils.