Dimanche 9 avril 2000 - Cinquième dimanche de Carême

Un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort.

Jérémie 31,31-34 - Hébreux 5,7-9 - Jean 12,20-33
jeudi 23 mars 2006.
 

Un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort.

Cet aphorisme un peu choquant est tiré de la Bible, du livre de Qohélet. L’Ecclésiaste dit exactement : "Un chose est sûre pour tous les vivants, c’est qu’un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort."

"Pour tous les vivants", cela signifie surtout "pour tous les hommes", ce qui se dit au temps de l’Évangile : pour les Grecs (c’est-à-dire pour les païens) comme pour les Juifs. Nous dirions aujourd’hui, par exemple : pour les Chinois, les Arabes et les Anglais aussi bien que pour nous.

Le vouloir vivre du vivant est tel, en effet, qu’il préfère supporter une vie inférieure plutôt que de ne pas vivre du tout. Combien de personnes de haute naissance ont vécu misérablement esclaves, alors qu’avant leur chute l’orgueil était le collier de leurs jours. Mais, bien sûr, au moment où ce sort affreux se présenta devant eux ils pensèrent préférer mille fois mourir que de le subir. En fait, ils pensaient seulement qu’il aurait mieux valu pour eux être déjà morts.

Être mort, en effet, n’est pas gênant. C’est mourir qui est terrible. C’est vieillir qui est affreux, et non être vieux. Nous nous accommodons d’une situation qui est devenue la nôtre, nous nous habituons presque à tout. Mais la perspective de la déchéance et de la perte nous effraye, et son expérience nous fait horreur.

Voilà pourquoi l’idée de déchoir est au centre de l’évangile d’aujourd’hui, même si cela n’apparaît guère à cause de la traduction. Nous avons entendu et nous avons en mémoire la célèbre phrase : "Si le grain de blé tombé en terre ne meurt..." Mais il est écrit : "Si le grain de blé en tombant ne meurt..." Ce qui fait peur et horreur à Jésus comme à nous tous, c’est de tomber, c’est-à-dire, plus que de mourir, de vivre sa mort.

En entendant le récit de la Passion, nous pouvons nous demander si tout cela était bien nécessaire : non seulement qu’il soit crucifié, mais encore qu’auparavant il soit fouetté, coiffé d’épines et ridiculisé, qu’on le gifle et qu’on lui crache à la figure. En voyant venir tout cela, Jésus est bouleversé et il crie vers le Père.

La voix qui lui répond parle de glorification, après comme avant. Comprenons. Certes, par tous les actes de sa vie publique, lorsqu’il guérissait, nourrissait et enseignait merveilleusement les foules, Jésus était la gloire de Dieu. Mais il ne le sera pas moins dans l’oeuvre de sa Passion : au contraire, il le sera plus que jamais.

Parler de "l’oeuvre de la Passion" est paradoxal : dans les souffrances ultimes qu’on lui inflige jusqu’à la mort, on veut précisément réduire Jésus à l’impuissance et lui faire subir durement le châtiment des pires malfaiteurs. Pourtant, par la façon dont il assume pleinement son calvaire, le Christ manifeste la suprême liberté de Dieu et le coeur de sa gloire immense.

Le grain de blé donne le pain, la nourriture qui fait vivre. Tous, même les païens, nous savons nous réjouir du don lumineux de la vie. Mais la source de ce don est noire comme une nuit de mort, et c’est la Passion du seul Jésus Christ. Le pain de vie naît de l’écrasement du Fils qui assume sa chute en terre, secret merveilleux et universel de la vie de tous les hommes pécheurs.

Ce grain, tombé, donne beaucoup de grains semblables à lui, et c’est vous ! Vous ne pouvez vous contenter, comme les païens, de rendre hommage à la vie en l’accueillant avec grâce. Vous devez en devenir la source pour tous à la suite de l’unique Seigneur, en partageant sa chute et sa nuit, en acceptant la part de ses souffrances qui vous revient pour la vie du monde.

Pas plus que Jésus vous ne devez chercher ou désirer la croix dont l’approche est horrible. Mais, comme lui, vous la recevrez de la main du Père si l’Esprit vous y pousse en dépit de la peur. Sans l’Esprit, nous ne le pouvons pas. Mais par lui nous sommes le Fils vainqueur lui-même.

Au temps de Jésus, les Juifs appelaient les païens des chiens, d’où le dicton : "Samaritain, pire qu’un chien". Jésus, traité par les siens "pire qu’un chien", tombant librement au dernier rang des misérables de la terre, fit mourir en lui toute haine et tout orgueil des hommes. Il se révèle ainsi prince des vivants, véritable lion de Juda qui ouvre le livre de Vie pour toutes les nations.