Dimanche 14 mai 2000 - Quatrième dimanche de Pâques

Êtes-vous en deuil ?

Actes 4,8-12- 1 Jean 3,1-2 - Jean 10,11-18
vendredi 5 mai 2006.
 

Êtes-vous en deuil ?

"Deuil" signifie étymologiquement douleur (dolus, en latin). Mais le mot a pris, en français, un sens particulier qui implique la perte d’un proche. On dit encore : "faire son deuil" ; il s’agit alors de l’acceptation d’une perte, qui peut être aussi celle d’une chose de moindre importance.

La perte d’un proche très cher est une épreuve terrible où se mêlent à la douleur le sentiment confus d’une culpabilité et la tentation de la révolte. Tout cela s’abat sur nous comme une fatalité : "on n’y peut rien."

Pourtant, peu à peu, au fil des mois et des années, la vie et le goût de vivre reprennent le dessus : "le temps fait son oeuvre." Or, la perspective de ce retour relatif à la normale est une seconde épreuve, qui s’ajoute à la première : se pourrait-il qu’on tourne la page et que soit rejeté dans un passé révolu celui qu’on a perdu, celui sans qui la vie paraissait impossible et, en tout cas, détestable ? Tandis que la douleur s’estompe, la culpabilité et la révolte reviennent, et le dégoût de soi menace. Or, de nouveau on n’y peut rien.

Pourquoi est-ce que je vous demande si vous êtes en deuil, alors que, Dieu merci, vous n’avez certainement pas tous perdu un proche récemment ? Parce que vous êtes disciples de Jésus Christ. Et Jésus est mort. Certes, il est ressuscité. Mais cela ne rejette pas sa mort dans un passé révolu dont on ne parlerait plus. Au contraire, cela n’aurait aucun sens de proclamer qu’il est ressuscité si l’on oubliait ou si l’on niait sa mort.

Pour les familiers de Jésus qui ont vécu, mangé et bu avec lui, qui l’ont vu, touché et aimé, l’événement de Pâques n’est pas le retour de celui qu’ils ont perdu comme il était auparavant auprès d’eux. Il ne supprime pas la douleur du manque. Bien plus, et tous les récits d’apparition du ressuscité le marquent de quelque manière, la résurrection est une épreuve de plus pour les disciples.

C’est pour cela que Jésus dit, dans l’évangile : "Le Père m’aime parce que je donne ma vie pour la reprendre ensuite. Personne n’a pu me l’enlever ; je la donne de moi-même. J’ai le pouvoir de la donner, et le pouvoir de la reprendre : voilà le commandement que j’ai reçu de mon Père."

Là où les hommes subissent leurs malheurs comme un coup du sort auquel ils ne peuvent rien, comme une fatalité aux décrets impénétrables, Jésus entend et accueille le commandement de son Père, recevant ainsi et exerçant le pouvoir de donner sa vie.

De même, là où les hommes éprouvent comme une nécessité qui bafoue la dignité de leur amour le regain de la vie en eux après le deuil, Jésus, en acceptant de vivre de nouveau après être mort, exerce pleinement, en union avec le Tout-puissant, le pouvoir de reprendre vie.

Voyez tous ces jeunes gens qui passent examens et concours : combien d’entre eux ont connu ou connaîtront la douleur d’un échec définitif dans une voie qui leur semblait la seule désirable pour eux ? Comment accepteront-ils la vie qui se présente à eux ensuite, et qui n’est pas celle qu’ils avaient voulu vivre : de bon coeur ou de mauvaise grâce ?

Nous connaissons, du berceau à la tombe, bien des événements, petits ou grands, qui sont comme une mort à laquelle succède la vie encore, que nous le voulions ou non. Disciples du Christ, nous le sommes lorsque nous le suivons dans sa passion et sa résurrection, recevant de la main du Père et la coupe et le pain, nous laissant conduire et accompagner par ce bon berger à travers les ravins de la mort jusqu’à l’eau qui fait revivre. Alors, en lui, nous sommes unis à la toute-puissance du Père et nous connaissons la liberté et le pouvoir de donner notre vie, et de la reprendre.

Frères, comment ne seriez-vous pas de quelque manière en deuil ? Si le maître a choisi de porter nos malheurs, comment voudriez-vous ne pas les porter avec lui ? Mais si nous lui sommes semblables aujourd’hui dans le partage des douleurs de l’enfantement d’une terre nouvelle, nous brillons déjà aux yeux de la foi de cette joie glorieuse dont nous resplendirons bientôt en lui au firmament nouveau.