Dimanche 25 juin 2000 - Le corps et le sang du Christ

Attention, c’est une vraie caillera !

Exode 24,3-8 - Psaume 115 - Hébreux 9,11-15 - Marc 14,12-16.22-26
lundi 12 juin 2006.
 

Attention, c’est une vraie caillera !

Si vous connaissez l’argot des banlieues, vous avez compris que cela signifie, en verlan : "C’est une vraie racaille." Autrement dit, littéralement, il s’agit de quelqu’un de méprisable. Mais, en réalité, l’expression est l’équivalent actuel de : "C’est un vrai dur", c’est-à-dire quelqu’un de redoutable. Si bien que, par un étrange renversement, que redouble le verlan, le mépris se retourne en respect. Faut-il honorer quelqu’un qui se fait fort de ne rien respecter, ou le mépriser ? En tout cas, la loi de la nature ne connaît de respect que celui de la force.

Cela me rappelle le camp de vacances pour jeunes délinquants que j’ai fait jadis. J’emmenai une équipe de six durs de quinze à dix-huit ans pour trois semaines en pleine cambrousse. Au début, cela s’était plutôt bien passé. Et puis l’un d’eux me dit : "On veut que tu te battes avec Untel." Untel était le plus âgé des garçons, un vrai jeune caïd. Bien sûr, j’ai écarté la demande : j’étais avec eux non pour me battre, mais pour les éduquer à une vie en société constructive et sans violence. Mais ils insistèrent de telle manière que je ne pus qu’accepter pour ne pas perdre leur confiance. On organisa donc le combat.

Physiquement, c’était à peu près équilibré. Pour ce qui était de l’expérience de la bagarre, en revanche, il n’y avait pas photo. Je commençai par danser autour de lui à la façon de Cassius Clay, ce qui le fit sourire. Puis je le saisis à bras-le-corps, lui fis une clef au cou et le terrassai. Bien entendu, ce fut ainsi parce qu’il le voulut bien. Ce combat était redoutable parce qu’il ne pouvait être un simple simulacre ; mais j’obtins qu’il devienne symbolique. Ce fut comme le scellement de l’alliance entre nous : dès lors, ils m’acceptèrent sans retour comme leur berger.

Les disciples que Jésus envoie à la ville pour les préparatifs de la Pâque ont aussi un itinéraire symbolique à parcourir. Ils doivent suivre l’homme portant une cruche d’eau qui viendra à leur rencontre. Cet homme, en situation typiquement féminine, est par là même ridicule et disqualifié comme faible. Or, non seulement il faut ne pas le mépriser, mais on doit le suivre ! L’homme en question rappelle, évidemment, Jean venu proclamer un baptême de conversion. Il s’agit bien de passer par l’humilité, par l’humiliation, de se reconnaître faible et pécheur, à la suite de celui qui n’a pas craint de le faire pour nous.

Alors, suivant l’homme jusqu’au bout, on arrive à la maison du "propriétaire" qui montre la salle en haut, grande et toute "jonchée". Il s’agit du Dieu tout-puissant, qui désigne le Royaume des cieux, domaine de gloire avec son "tapis rouge". Mais la salle est aussi la "montagne" du Calvaire, lieu de la glorification du Fils en son sacrifice, lorsque la terre fut couverte de son sang versé pour nous. Ainsi, les disciples, ayant épousé l’humiliation du Christ, auront part aussi à sa gloire, c’est-à-dire, du même coup, à son sacrifice : ils devront apprendre à user du pouvoir magnifique qui leur sera conféré entièrement pour le service de ceux qui leur seront confiés, jusqu’à verser leur sang si nécessaire à la suite de Jésus. Communier, c’est ainsi participer au chemin du Christ, du commencement jusqu’à la fin. Il est venu pour que nous puissions le faire.

Lorsque j’ai évoqué mon souvenir de camp, certains ont sûrement pensé au combat de Jacob avec l’ange. Ce corps à corps où Dieu se laisse vaincre pour mieux apprendre à l’homme à se laisser aimer préfigure l’Eucharistie, l’Alliance dans le sang du Christ qui accomplit celle que Dieu fit avec Israël. Et Jacob, au matin, s’exclama : "C’est vraiment Dieu que j’ai vu, et ma vie a été sauve !"

Attention ! C’est vraiment Dieu que nous allons recevoir en communiant à Jésus, à la vie à la mort. C’est son Alliance de sang qu’il scelle avec nous, afin que nous le suivions d’amour sur tous nos chemins, à la mort, à la vie.