Dimanche 29 janvier 2006 - Quatrième Dimanche

Condamné, levez-vous !

Deutéronome 18,15-20 - Psaume 79 - 1 Corinthiens 7,32-35 - Marc 1,21-28
dimanche 29 janvier 2006.
 

Condamné, levez-vous !

Ce n’est pas la formule, me direz-vous. « Accusé, levez-vous ! », plutôt, s’entendait dire l’homme qui devait répondre de ses actes devant la Justice. Accusé mais présumé innocent selon le droit. Pourtant, « Condamnés, écrasez-vous ! » semble l’injonction qui monte de la “l’opinion publique” orchestrée par les médias contre les suspects aussitôt qu’ils sont désignés.

Pour peu que, par la suite, l’erreur judiciaire semble établie aux yeux de cette même opinion, elle change de bête noire sans vergogne et sans hésiter, comme les mouches changent d’âne au gré du vent : le juge est coupable, cette fois, sans même qu’on l’ait entendu. La suite verra peut-être d’autres revirements des mêmes spectateurs toujours aussi irresponsables, jusqu’à ce que l’affaire lasse et fasse place à une autre plus fraîche et non moins croustillante.

La passion morbide d’accabler “le monstre” du moment correspond au besoin que nous éprouvons de nous innocenter nous-mêmes du méfait en en proclamant bien haut notre réprobation. Et ce besoin prouve bien que, quelle que soit la réalité de notre compassion pour les victimes et de notre horreur des souffrances qui leur furent infligées, nous sentons confusément que le mal en cause est aussi tapi en nous comme une menace.

Parce que le cœur de l’homme, de tout homme, est compliqué et malade, l’authentique désir de la justice qui jaillit en nous ne peut être satisfait par la justice des hommes. C’est pourquoi il ne sert à rien de s’indigner toujours de plus belle, comme pour mieux protester de notre propre pureté d’âme contre les turpitudes du monde : cette prétention mensongère ne pourra qu’ajouter au trouble commun.

Seule est digne de l’humanité l’attitude qui consiste à “rendre justice”, autant et aussi bien que possible. Reconnaître et déclarer les torts faits à la victime pour la soulager et la consoler, réprouver la conduite mauvaise pour éviter qu’elle se reproduise, condamner le malfaiteur de manière à l’appeler au repentir et à l’amendement, tels sont les objectifs raisonnables qu’on doit se fixer sans se départir de l’humilité qui sied à des êtres ne pouvant prétendre à l’infaillibilité.

De cette juste position de la justice humaine, le terme bien trouvé “d’avocat général” dit le caractère fondamental de défense de tous les humains : l’intention droite n’est “d’attaquer” personne, pas même l’auteur d’actes atroces enfoncé dans un déni pervers, mais de défendre l’humanité en tous, même en celui-là qui se trouve particulièrement perverti dans son âme et dégradé par ses œuvres de mort.

Toute naïveté en la matière est lourde de conséquences aggravantes. La justice n’est pas l’affaire des enfants. Une société adolescente ne peut que se perdre et s’affoler dans l’entreprise insensée de séparer distinctement le bon troupeau des braves gens et la meute infecte des voyous et des dépravés. Ceux qui se sont cru le pouvoir de libérer l’humanité du mal par la force de leur juste idéologie ont fait tomber sur la terre les ténèbres les plus noires de son histoire.

C’est pourquoi les auditeurs de Jésus dans la synagogue sont frappés de stupeur et s’écrient : « Voilà un enseignement nouveau selon le pouvoir : il écarte les esprits mauvais et ils se soumettent ! », comme il est écrit exactement en grec dans l’évangile de saint Marc. Le pouvoir manifesté par Jésus de séparer le mal de l’homme est celui dont ont rêvé les rois qui voulaient établir leur peuple dans la justice, mais les meilleurs n’ont pu que la rendre un peu.

Un autre détail très significatif du texte grec disparaît à la traduction ordinaire : il y avait dans la synagogue un homme non pas “tourmenté par un esprit mauvais”, mais “en esprit mauvais”. L’homme est dans l’esprit mauvais plus encore que l’esprit mauvais n’est en lui. C’est pourquoi nous ne pouvons frapper le mal sans meurtrir l’homme : le juge livre le malfaiteur aux bourreaux, les coups s’abattent sur lui, mais le mauvais esprit en rit, et il ne nous reste que le corps torturé d’un homme misérable.

Telle est donc la nouveauté de l’enseignement de Jésus qu’il a la puissance de séparer l’homme du mal qui le tourmente. L’enseignement est ancien, c’est celui de l’amour : la révélation de l’amour de Dieu pour nous et le commandement-promesse d’aimer Dieu et son prochain. Mais en Jésus, cet enseignement est nouveau “quant au pouvoir”. Pouvoir est en effet le sens exact du terme grec traduit par “autorité”, “exousia”, qui vient du verbe “eimi”, être. C’est par son être même, son être divin de Fils éternel de Dieu, que Jésus accomplit ce qui est impossible à l’homme.

Quand l’homme en esprit mauvais s’écrie : « Que nous veux-tu, Jésus nazaréen, tu es venu nous perdre, je sais que tu es le Saint de Dieu », il proteste contre l’intrusion de Dieu dans la création tombée au pouvoir du mauvais. En somme, il dénie à Dieu le droit de venir en enfer. Car c’est bien ce que Dieu fait en la personne de Jésus sous l’incognito de son humanité, incognito qu’il entend préserver jusqu’à ce que tout soit accompli sur la croix, c’est pourquoi il impose silence à l’esprit.

Le drame métaphysique qui se joue dans l’incarnation et la passion du Christ nous dépasse absolument. Pourtant, c’est pour nous qu’il se joue, et nous en sommes faits acteurs avec Dieu par la foi lorsque nous accueillons sa Parole, cet enseignement nouveau par le pouvoir qu’il a de nous sauver du mal. Alors s’accomplit la promesse de l’amour au-delà de toute espérance humaine de justice, dans la résurrection de Jésus qui est la victoire du Fils de Dieu en faveur de tous les hommes.

Frères humains, vous qui étiez condamnés aux ténèbres de l’injustice, levez-vous dans la lumière de la grâce !

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