Dimanche 2 juillet 2000 - Treizième Dimanche

Il est irrésistible !

Sagesse 1,13-15.2,23-24 - 2 Corinthiens 8,7.9.13-15 - Marc 5,21-43
lundi 26 juin 2006.
 

Il est irrésistible ! On s’exclame ainsi au sujet de quelqu’un qui a le pouvoir de faire rire, à coup sûr, même les plus difficiles à dérider. On dit aussi "qu’il n’est pas triste", sans doute parce qu’il faut être joyeux pour répandre la joie autour de soi. Certains, d’ailleurs, sont pince-sans-rire. La façon dont ils gardent leur sérieux souligne le caractère comique de ce qu’ils disent ou font, et l’effet n’en est que plus grand. C’est aussi une finesse de plus, pour un maître du rire, de provoquer parfois son auditoire à un revirement d’émotion qui l’amène au bord des larmes. Mais, dans tous les cas, l’art en la matière consiste à faire vibrer le cœur des présents à l’unisson du sien.

Au contraire, la dissonance entre Jésus et ceux qui l’entourent, au beau milieu de l’Évangile d’aujourd’hui, est évidente. Au centre du récit qui s’insère au cœur de celui de la résurrection de la fille de Jaïre, les disciples du Christ se moquent de lui : "Tu vois bien la foule qui t’écrase et tu demandes : "Qui m’a touché ?". Où donc Jésus est-il raillé par la foule qui l’entoure après l’avoir suivi, sinon sur la croix ? Rappelez-vous aussi les outrages à la fin du procès devant le Grand prêtre : "Fais le prophète, qui t’a frappé ?"

Que s’est-il passé ? Vous avez entendu : "Aussitôt, Jésus se rendit compte qu’une force était sortie de lui." Mais la traduction réduit le texte grec, qui parle de la sortie d’une force "émanant de lui". Cette force, dont Jésus est la source, c’est la vie, qui se retire de lui lorsque la femme la reçoit. Quand Jésus meurt pour nous sauver, la vie dont il est la source lui est enlevée, au moment même où elle nous est donnée !

Arrêtons-nous d’abord sur ce paradoxe qu’aucun discours explicatif ne saurait jamais réduire : c’est en mourant que le Prince de la vie nous donne la vie, à nous qui étions morts par suite de nos fautes. Comme dit saint Paul : "Lui qui est riche, il est devenu pauvre à cause de vous, pour que vous deveniez riches par sa pauvreté." Mais comment le soleil qui illumine et qui réchauffe pourrait-il ne pas être lui-même clair et brûlant ?

Saluer le mystère dans sa profondeur irréductible de soleil noir de notre foi ne nous empêche pas de chercher à mieux comprendre, à l’écoute de l’Évangile, comment la mort de Jésus nous donne la vie. Les allusions à la passion et à la résurrection du Christ structurent tout notre passage. Lorsque Jésus, ayant repris en lui la force émanant de lui, c’est-à-dire la vie, se retourne vers elle, la femme est tremblante et terrifiée comme le seront les femmes au tombeau, au matin de la Résurrection. La présence de Pierre, Jacques et Jean, témoins privilégiés, et la consigne du secret évoquent la Transfiguration. Le récit central est inséré dans l’autre comme la Pâque s’inscrit dans la continuité de l’action bienfaisante du Seigneur, entre son ministère prépascal et celui des Apôtres qu’il accompagnera jusqu’aux extrémités de la Terre, selon le dessein bienveillant du Père éternel.

D’ailleurs, le père de la petite fille s’appelle Jaïre, et il est "chef de la synagogue". Jaïre est la transcription grecque de l’hébreu Ya-ir, c’est-à-dire : "Le Seigneur rayonne". Moïse, dont le visage brillait quand il avait rencontré le Seigneur, fut le premier chef de l’Assemblée ("Synagogue") des fils d’Israël. La femme aux pertes de sang incessantes représente ce peuple qui ne cessait depuis le début, depuis "douze siècles", de perdre la vie que Dieu voulait lui donner. Et voilà qu’aux temps du Sauveur, l’espérance de ce peuple, incarnée par la "petite fille du chef", est à toutes extrémités.

En la faisant lever, Jésus la nomme : "Talitha", ce qui signifie littéralement en Araméen : "Agnelle". Ressuscitée, "elle a douze ans" et le Seigneur dit de lui donner à manger. C’est de l’Eucharistie, bien sûr, qu’il s’agit ici. La communion à l’humanité du Christ - le "vêtement" que la femme voulait toucher - nous donne part à sa divinité qui sauve. L’Église est "l’Agnelle", l’épouse de l’Agneau de Dieu, la "Jeune fille" sans tache et sans défaut née de son côté ouvert en son sacrifice.

De nous-mêmes, nous ne pouvons que perdre la vie que Dieu donne à tous les hommes. Mais l’humanité du Sauveur nous est offerte pour qu’en communiant à sa passion nous ayons part aussi à sa résurrection. Ne reculons pas devant le don de Dieu, comme ceux qui voudraient seulement préserver leur vie commune et périssable. Traversons la Pâque du Seigneur avec lui et recevons de lui, avec l’Esprit Saint, la vie nouvelle et irrésistible sur laquelle la mort n’a aucun pouvoir, la vie même de Dieu qu’il nous communique aujourd’hui pour les siècles.