Dimanche 12 février 2006 - Sixième Dimanche

Comment imiter sans tomber dans la caricature ?

Lévitique 13,1-46 - Psaume 101 - 1 Corinthiens 10,31 - 11,1 - Marc 1,40-45
dimanche 12 février 2006.
 

Comment imiter sans tomber dans la caricature ?

D’abord il ne faut pas caricaturer le modèle.

Jésus, par exemple, qu’en dit l’évangile d’aujourd’hui, d’après vous ?

Il tombe sur un malade et hop il le guérit : la routine, pour le Fils de Dieu.

Il lui dit de ne pas en parler : normal, il est modeste.

L’autre va le raconter partout : normal, il est content.

Quand même, à la fin il est obligé de rester hors des lieux habités : pourquoi ? Parce qu’avec sa réputation il craint d’être débordé par le succès ? Mais tout ce qu’il risque en entrant ouvertement en ville est d’y faire une entrée triomphale, ce qui lui arrivera d’ailleurs bientôt, aux Rameaux. Alors, ne serait-ce justement pas ce qu’il craint ? Car après les Rameaux, vous le savez, il y a la croix.

Et là, il sera jeté hors de la ville comme un rebut, abandonné de ses disciples, Pierre en tête. Pierre, lui qui avait confessé le premier Jésus comme Christ et aussitôt après s’était fait rabrouer comme « Satan » par le maître, lui qui avait juré de ne pas l’abandonner et ensuite le renie trois fois, c’est à lui pourtant que le Seigneur ressuscité confiera l’annonce de la Bonne nouvelle à sa suite. À bien y regarder, tout ce mouvement est dans notre passage évangélique.

Le lépreux est comme un “mort-vivant” pour les juifs : non seulement il doit rester à l’écart, mais il est absolument interdit de l’approcher ou, pire, de le toucher, sous peine de devenir impur comme lui. Comprenons que notre épisode rapporte une grave transgression de la part du lépreux, et plus encore de Jésus, d’autant plus incompréhensible d’ailleurs que sa parole suffit ensuite visiblement à guérir le malheureux. Pourquoi donc étend-il la main ?

Ici est signifiée la croix, comme nous l’entendons dans la préface de la deuxième Prière Eucharistique : « Pour rassembler un peuple saint qui t’appartienne, il étendit les mains... » Dans sa passion, ainsi qu’il est encore écrit, il a pris sur lui nos souffrances, il s’est chargé de nos douleurs, il a supporté la malédiction de quiconque est pendu au bois, il est mort comme un malfaiteur et un blasphémateur. En somme il a pris la lèpre du lépreux, c’est pourquoi il se retrouve à la fin dans sa condition d’exclu et de paria.

D’ailleurs, cela disparaît à la traduction, mais le texte grec crée la confusion dans les dernières lignes en ne précisant pas de qui il s’agit quand il dit littéralement : « Lui donc en partant commença à proclamer beaucoup de choses et à répandre la parole, de sorte qu’il ne lui était plus possible d’entrer visiblement en ville, mais qu’il était dehors en des lieux déserts ; et tous venaient à lui. » C’est la traduction qui attribue une partie de la phrase au lépreux et l’autre à Jésus. Tout s’éclaire si l’on comprend qu’il s’agit de ce que saint Paul énonce ainsi : « Ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi. » Si le Seigneur a pris sur lui la lèpre de l’homme, c’est-à-dire sa violence et son incrédulité, c’est pour le revêtir de sa force et de sa sainteté, afin qu’il accomplisse l’œuvre de salut de Dieu pour laquelle il a été choisi.

De même s’éclaire l’étrange succession des événements dans notre passage. Jésus accueille et touche l’homme alors qu’il est lépreux, il le guérit et aussitôt, alors qu’il est devenu pur, il le tance et le chasse comme un esprit impur, un démon (ce qui est traduit doucettement par « Il le renvoya avec un avertissement sévère » alors qu’en grec ce sont exactement les mêmes verbes que pour un exorcisme). Ensuite, tandis que l’homme est supposé chassé, il reçoit de Jésus une mission, celle d’aller se montrer aux prêtres pour porter témoignage (“martyre”, en grec) devant eux. Mais apparemment l’homme fait tout le contraire de ce que Jésus lui a dit : il parle abondamment et ne va voir aucun prêtre !

Tout cela devient limpide lorsqu’on y lit la prophétie des “actes des Apôtres”, de l’Apôtre Pierre, en particulier : après les épisodes de la confession de foi, du reniement et de la mission donnée par le ressuscité, il accomplira sa tâche en témoignant, avec Jean, devant les grands prêtres. Et comme leur témoignage ne sera pas plus reçu que celui du Seigneur, Pierre se retrouvera exclu et rejeté comme lui, jusqu’à la croix. C’est de cette manière qu’il se montrera le chef de l’évangélisation qui consistera à « proclamer beaucoup de choses et à répandre la Parole » jusqu’aux extrémités de la terre.

Si les Apôtres Pierre et Paul ont ainsi “imité” le Seigneur de manière à lui faire honneur et à lui rendre gloire, nous devons les imiter à notre tour. Gardons-nous donc de caricaturer le Christ dans une fausse vie chrétienne qui ne serait pas conforme à l’Évangile qu’ils nous ont transmis. En particulier, les sacrements ne sont pas des procédés magiques pour obtenir des avantages, mais des moyens de salut qui nous configurent à Jésus. L’Onction des malades, nous dit le Catéchisme de l’Église Catholique, a pour effet « l’union du malade à la passion du Christ, pour son bien et pour celui de toute l’Église ». Tout est dit dans ce premier mot du résumé des effets, pour le sacrement des malades comme pour les autres sacrements. Car le bien de l’Église est aussi, par voie de conséquence, celui du monde. Et le rétablissement de la santé est un effet possible si, précise le Catéchisme, cela convient au salut spirituel. Le seul bien suprême est en effet celui qui nous dispose dès maintenant à la vie à venir.

C’est pourquoi le rayonnement de la grâce qui nous est faite dans le Christ Jésus n’est pas celui des prestiges de ce monde, mais la foi, l’espérance et l’amour qui nous nimbent de gloire, maintenant, dans cette assemblée sainte en tête de laquelle le Seigneur a mis ceux qui parmi nous sont gravement malades et qui placent leur confiance en lui. Toute notre prière est maintenant pour demander l’Esprit Saint, lui qui est Seigneur et qui donne la vie, afin qu’il accomplisse en nous toute sanctification.

En célébrant ainsi l’Eucharistie de Jésus Christ, nous l’imitons comme il nous a dit de le faire, et nous rendons gloire à Dieu son Père et notre Père.

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