Dimanche 12 mars 2000 - Premier dimanche de Carême

Il paraît que les moines

Genèse 9,15 - Psaume 24 - 1 Pierre 3,18-22 - Marc 1,12-15
jeudi 2 mars 2006.
 

Il paraît que les moines, quand ils gardent le silence au réfectoire, ne se privent pas pour autant de communiquer entre eux par signes ou par gestes. Par exemple, ils se font parfois un mouvement de la main avec les doigts qui s’agitent comme autant de petites pattes en action, et cela veut dire : "Tu es bête !"

C’est curieux, ne trouvez-vous pas, qu’on insulte les hommes en les traitant de bêtes ? Je suppose que vous aimez les bêtes : domestiques, elles sont précieuses et familières, sauvages, elles nous fascinent.

A vrai dire, notre nature est, pour une part essentielle, commune avec celle des animaux. "Animal" vient du latin et signifie "animé", "vivant". En grec, c’est encore plus clair, puisque "to zoon", l’animal, est littéralement "le vivant". En ce sens vous avez entendu dans la première lecture que Dieu, après le déluge, a fait alliance avec tous les vivants, à savoir les bêtes et les hommes.

Certes, il existe une spécificité remarquable de l’homme créé à l’image de Dieu, seule créature voulue par Dieu pour elle-même : c’est la raison. Par la raison, par le langage, l’on prend distance avec sa nature animale : là où les animaux ne font qu’obéir à leurs instincts, si fins et prodigieux soient-ils, l’homme peut décider en conscience de les suivre ou non. Raison, parole, c’est ce que signifie le mot logos : au commencement était le logos, le Verbe, né du Père avant les siècles, et tout a été créé par lui, singulièrement, l’homme.

Fort de sa supériorité, l’homme peut concevoir le désir de s’élever au-dessus de sa condition "animale". Par exemple, manger, même si nous le faisons avec des couverts et des manières, cela reste une action très "bête". Ainsi certains voudraient-ils se passer de manger et de dormir, et de toute autre nécessité basse. Mais, lorsque l’homme veut ainsi nier sa condition terrestre, il se fait pire qu’une bête.

Vous avez entendu dans l’évangile que Jésus, au désert, "vivait parmi les bêtes sauvages". Littéralement, il "était parmi les bêtes sauvages". En effet, Jésus, parfaitement homme - non moins homme qu’aucun d’entre nous, au contraire ! - était en cela un animal parmi les autres. Considération vertigineuse, sans doute, mais tout à fait nécessaire : sinon il n’y a pas de bonne nouvelle pour nous, il n’y a pas d’Evangile !

Jésus, Fils de Dieu, était semblable à nous en toutes choses, excepté le péché : indemne du péché originel, il n’a, en outre, jamais cédé à aucune tentation, et en particulier pas à celle d’échapper à sa condition d’homme. Fidèle jusqu’à la croix, il a accompli là notre libération. Vainqueur du Mal qui avait soumis la création à son pouvoir à cause de l’homme tombé dans le péché, il libère tout homme baptisé dans sa mort et sa résurrection de ce pouvoir. Pour nous, frères, il n’y a pas de fatalité du péché : jamais la grâce ne nous est refusée de résister à la tentation à la suite du Christ, avec lui et par la puissance de sa victoire pascale.

Ainsi, que personne n’aille dire, pour excuser son péché, que "c’est la nature". Notre nature est faible et vulnérable, mais elle n’est pas en soi pécheresse. Lui donner ce qu’elle réclame est légitime, sauf si la fidélité à Dieu nécessite une autre conduite, qui nous est toujours possible avec la grâce. Croyez cela, frères et soeurs dans le Christ, c’est la Bonne Nouvelle de Dieu ! Et pour ce Règne qui nous est donné, rendons grâce en communiant à la parole et au corps de celui qui a pris notre humanité pour nous donner part à sa divinité.