Mercredi des Cendres, 1er mars 2006 - Entrée en Carême

Les frustrations élémentaires

Joël 2,12-18 - Psaume 50 - 2 Corinthiens 5,20 - 6,2 - Matthieu 6,1-6.16-18
samedi 4 mars 2006.
 

Les frustrations élémentaires sont au nombre de trois. Ou bien même de sept. Ou peut-être n’y en a-t-il qu’une, après tout...

Peu importe, en fait, le nombre auquel on s’arrête : les listes valent par ce qu’elles contiennent d’explications judicieuses plutôt que par le chiffre auquel on s’arrange pour arriver parce qu’il nous plaît bien, comme trois, sept ou un.

Sûrement, en tout cas, la faim est une frustration élémentaire. Il paraît que chez les nourrissons cette sensation s’accompagne d’une douleur telle que nous ne pourrions plus la supporter adultes. Et nous l’avons tous connue.

Alors, quand vient le mercredi des Cendres, ce qui nous importe plus que tout le reste, c’est le jeûne. On a même l’impression que l’évangile noie un peu le poisson en le mettant en troisième position après l’aumône et la prière. Toute l’année on parle de la prière et de l’aumône, n’est-ce pas, et c’est bien normal. Mais je suppose que la plupart d’entre nous ne se soucie guère de jeûner, sinon en ces jours fatidiques où nous sommes arrivés.

Alors, ne faut-il pas parler maintenant de ce qui est propre au temps ? Doit-on vraiment tenir le jeûne pour un terme qui ne va pas sans les deux autres, afin de faire encore une liste de trois, sans doute ? D’ailleurs, on pourrait dire aussi que le jeûne est une forme de prière, ou que l’aumône est le meilleur des jeûnes, ou que la prière se vérifie dans l’aumône... Ces réflexions et bien d’autres encore se trouvent chez les meilleurs auteurs, et l’on aura avantage à les fréquenter, surtout en carême. Mais aujourd’hui je voudrais m’arrêter sur ce qui me paraît le plus élémentaire : le jeûne.

L’évangile unifie les trois pratiques sous le signe de la récompense qu’on peut en attendre. Dans le cas d’une volonté de paraître aux yeux des hommes, c’est bien clair : qu’on veuille avoir l’air bon, pieux ou fort., il s’agit toujours d’épater la galerie. Mais si l’on agit selon le conseil de Jésus, c’est-à-dire sans publicité, la récompense est censée venir du Père qui voit dans le secret. Bon.

Pour l’aumône, nous comprenons que sa récompense est l’amour du frère humain, qui vaut plus que tout au monde. Pour la prière, c’est direct encore : la communication avec Dieu est en elle-même sa propre récompense, car Dieu est Amour. Mais le jeûne, que faut-il espérer en retour ?

En plus, je ne sais pas si vous avez remarqué, mais c’est justement quand il faut jeûner qu’on a le plus faim. Il y a bien des jours dans l’année où l’on n’a guère d’appétit : on en profiterait volontiers pour jeûner si ça devait rapporter quelque chose. Mais le jour où il faut jeûner, justement ce jour-là, on aurait bien mangé un boeuf !

Or, ce n’est sans doute pas par pur hasard. Le jeûne apporte une récompense immédiate : il nous donne faim. Avoir faim, c’est vouloir manger, vouloir manger, c’est vouloir vivre, et la vie veut vivre. Le jeûne nous rappelle que la vie est un don magnifique, tout simplement, et que, s’il y a don, il y a aussi un donateur. Le jeûne réveille en nous le sens et le goût de la vie que Dieu nous donne, afin que nous en rendions grâce vigoureusement. Le jeûne représente donc la démarche du carême, et même la vie chrétienne, qui consiste à recevoir et offrir sa vie avec action de grâce à Dieu.

Et voilà la vraie récompense. Si Dieu nous demande de lui offrir cette vie qu’il nous donne, cette vie blessée par le péché et donc vouée à la mort, ce n’est pas pour rien. C’est pour nous la redonner nouvelle, incorruptible et éternelle. Voilà aussi le sens des Cendres : non pas que nous méprisions la vie mortelle et pécheresse qui est la nôtre, mais que nous l’apprécions quand même et que nous entendions le désir de Dieu de ne pas abandonner un don si précieux au néant qui le guette. Si le carême symbolise la vie chrétienne, Pâques, qui en est le but, figure le Jour de la résurrection finale à laquelle nous sommes tous appelés au terme de la vie de ce monde.

Ne refusez donc pas de jeûner comme l’Église vous le propose, ce mercredi et le vendredi saint. Inutile, a priori, d’en rajouter : ces deux jours doivent suffire à nous éveiller au sens de la vie et de l’espérance. Mais si vous avez manqué le jeûne de ce mercredi, n’attendez pas le grand vendredi pour goûter à ses bienfaits !

Que cette frustration élémentaire consentie à l’appel de l’Église vous ouvre à la joie suprême du salut qui s’accomplit en Jésus Christ.

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