Jeudi Saint 12 avril 2001 - La Cène du Seigneur

Créer une œuvre peut être une nécessité vitale, née d’une blessure.

Exode 12,1-8.11-14 - 1 Corinthiens 11,23-26 - Jean 13,1-15
jeudi 12 avril 2001.
 

Créer une œuvre peut être une nécessité vitale, née d’une blessure.

Primo Lévy, auteur de "Si c’est un homme", où il fait le récit de l’année qu’il a passée dans l’enfer d’Auschwitz, explique qu’il a écrit son livre dès son retour en quelques mois, tant il était travaillé par ses souvenirs. Cet ouvrage est d’une force tout à fait exceptionnelle.

Boris Cyrulnick a étudié la façon dont les êtres humains qui ont subi un traumatisme majeur, de nature à les briser pour toujours, peuvent pourtant se reconstruire. Il estime que 70 % au moins des individus en sont capables, pourvu qu’on leur en donne la chance.

Enfermer quelqu’un dans sa posture de victime, fût-ce avec les meilleures intentions du monde, n’est pas lui donner sa chance de se reconstruire. En revanche, la foi en la vie qui dépasse tout ressentiment peut susciter une véritable ressource. Celui qui saisit la chance offerte et s’engage résolument sur un nouveau chemin accomplira même, peut-être, ce qu’il n’aurait jamais réalisé autrement. Là est sans doute le signe le plus éclatant de la grandeur de l’homme.

Ainsi les perles naissent d’une blessure, d’une imperfection, qui pousse l’organisme atteint dans sa fragilité à produire toujours plus de nacre, matière vivante, précieuse, fine et durable, jusqu’à la constitution d’un joyaux de grand prix.

Lorsqu’une personne blessée dans sa chair ou dans son âme est soignée par une autre qui y met tout son cœur, de même, la souffrance devient l’occasion d’un bonheur. L’un se met au service de l’autre, avec délicatesse et respect, en s’appliquant de tout son art et de tout son pouvoir à lui prodiguer ses bienfaits. L’autre se laisse faire avec docilité et confiance. Qui domine et qui se soumet en cette situation, aucun ne s’en soucie : seulement la compassion et la reconnaissance, comme un ciment très précieux, unit l’un à l’autre dans l’amour qui surpasse tout.

Ainsi le Christ se met aux pieds de ses Apôtres.

Il les a choisis pour dominer sur son peuple : "Vous m’appelez maître et Seigneur, dit-il, et vous faites bien car je le suis." Seigneur, en latin, c’est "Dominus". Et Jésus institue ses Apôtres pour qu’ils tiennent sa place de dominus au milieu de ses brebis. Mais voilà : ce sont des hommes comme vous et moi, avec leurs faiblesses et leurs défauts, leurs lâchetés et leurs trahisons, leurs péchés et leurs tentations. Voilà pourquoi, au jour même de leur institution, il leur lave les pieds.

S’il le faut vraiment, dit Pierre, alors pas seulement les pieds mais aussi les mains et la tête ! Eh bien non, justement, pas la tête. Les patrons à la mode du monde savent bien passer un savon à leurs collaborateurs, et leur "laver la tête" avec violence. Mais Jésus, pour soigner et guérir ses disciples de leur indignité, se met à leurs pieds.

C’est un exemple que je vous donne, leur dit-il. Cela signifie qu’ils devront paître les brebis à eux confiées avec la même délicatesse et le même respect, surtout lorsqu’il y aura lieu de les reprendre et de les exhorter au bien. Le font-il ? Sans doute pas toujours comme ils devraient. Et ce manquement n’est pas le moindre de ceux pour lesquels le Seigneur leur "lave les pieds", au prix de sa mort et de sa passion.

Mais comment doivent réagir ceux qui voient les pasteurs se comporter d’une façon indigne de leur charge ? En tordant le regard et la bouche pour les railler et les maudire ? Alors ils les poussent vers l’abîme et s’y précipitent avec eux.

Rejetons tout ressentiment de dominé ou de dominant. Seule la miséricorde réciproque, dans toutes les situations de rapports entre chrétiens, est digne du Christ. Alors, même les défauts et les blessures deviennent l’occasion d’une grâce surabondante qui nous unit dans la charité.

C’est ainsi que chacun de nous peut et doit consentir profondément à ce qu’il est dans et pour le corps ; et consentir de même à ce qu’est chacun des autres dans et pour le corps.

C’est ainsi que le feu de l’Esprit nous établit dans la communion. Il ne nous dissout pas dans la confusion, il ne nous met pas ensemble en tas : il nous met en ordre. Chacun, sanctifié selon sa grâce, prend place dans l’harmonie du corps entier, qui s’élève comme une Jérusalem nouvelle, prodigieux joyaux où tous les membres brillent comme autant de pierres précieuses, dans la constitution de l’épouse du roi.

Voilà la création nouvelle qui s’accomplit dans l’Eucharistie, lorsque tous nous avons part au même pain et à la même coupe pour former un même corps. Et ce chef d’œuvre ne vient d’aucune nécessité en Dieu qui l’aurait contraint à cette création, mais il est le fruit du pur amour manifesté et accompli dans la passion du Fils, obéissant à son Père dans le feu de l’Esprit.