Dimanche 19 mars 2000 - deuxième dimanche de Carême

Qui t’a fait ce cadeau ?

Genèse 22,1-2. 9-10.13.15-18 - Psaume 115 - Romains 8,31-34 - Marc 9,2-10
mardi 7 mars 2006.
 

Qui t’a fait ce cadeau ? Qu’est-ce que cela signifie ? Les parents d’une jeune fille s’étonnent et s’inquiètent quand ils découvrent qu’on lui a offert un objet de grand prix : elle, toute contente, ne se rend pas compte qu’un présent pareil est lourd de conséquences.

On peut tout demander à un ami dit-on. Et aussi : on ne peut rien refuser à un ami. C’est vrai. Mais alors, attention : il ne faut pas attendre ou accepter n’importe quoi de n’importe qui ! Il en va d’une épreuve : celle de l’amitié.

Quand nous lisons que Dieu a demandé à Abraham de lui offrir son fils Isaac en sacrifice, nous sommes horrifiés. Mais nous ne considérons pas qui est celui qui fait une telle demande. Dieu, le Seigneur, s’est manifesté à Abraham et lui a offert son amitié. Il s’est fait véritablement l’ami d’Abraham. Et il lui a donné l’inespéré, l’inouï, le plus précieux que tout ce qu’on pouvait imaginer : un fils, dans sa vieillesse extrême, Isaac le bien-aimé.

Dieu demande vraiment son fils à Abraham. Nous sommes tentés de tirer l’histoire dans tous les sens pour échapper à ce qui nous semble insupportable et indigne de Dieu. Mais, plus ingénieuses seront les inventions que nous mettons à la place du texte biblique pour l’annuler, plus détestable en est le résultat. Ceux qui se payent de fariboles à la place de la Parole délaissent la source pour des citernes vides.

En demandant à Abraham de sacrifier son fils, Dieu, après l’avoir fait père, lui offre d’être, comme lui, le Père. Il ne s’agit pas seulement d’une préfiguration de l’événement de la Rédemption, mais déjà de la récolte des premiers fruits, des prémices de la moisson eschatologique : la divinisation de l’homme sauvé du mal et de la mort.

Si nous avions entendu, au lieu du court extrait que nous donne la liturgie de ce dimanche, le récit complet du sacrifice d’Abraham, nous aurions compris qu’il est aussi celui d’Isaac lié sur l’autel, car, mystérieusement et progressivement, le fils s’associe de tout son être à la démarche de son père : tous deux "vont ensemble" jusqu’au bout du chemin de la montagne sainte.

Rien dans l’Ecriture n’est pour rien. S’il y a la Transfiguration sur le chemin de la Pâque de Jésus, c’est afin que nous entendions, avec les premiers disciples, que celui qui s’avance jusqu’à la croix est le propre Fils de Dieu, son unique et son bien-aimé. Aussi vrai que, si Jésus n’est pas tout à fait homme, il n’y a pas de Bonne Nouvelle pour nous, si Jésus n’est pas vraiment Dieu né de Dieu, il n’est pas non plus d’Evangile sur notre terre, où rien ne saurait briller de l’éclat dont le vêtement du Christ resplendit aux yeux bénis de ses apôtres, de la clarté dont son humanité s’auréole au regard de l’homme que Dieu gratifie de la foi.

Comme Isaac l’avait préfiguré en l’éprouvant obscurément aux côtés d’Abraham, Jésus est le Fils parfaitement uni à son Père dans la volonté d’accomplir ce sacrifice qui sauve le monde et dont la réussite éclate dans la lumière de la Résurrection. C’est pour nous que tout cela est arrivé, pour nous à qui s’adresse cette Parole aujourd’hui afin que nous l’accueillions de tout notre coeur.

Mes amis, nous voudrions simplement être des gens "bien" : que c’est dérisoire ! Quelle ambition ridicule pour ceux que le baptême a consacrés dans la mort et la résurrection du Fils de Dieu afin qu’ils deviennent Dieu en lui ! C’est trop, évidemment, beaucoup trop pour nous : il y a de quoi s’étonner et s’inquiéter devant un présent si lourd, sûrement, de conséquences pour celui qui l’accepte.

De nous-mêmes, bien sûr, nous ne pouvons l’accepter : ne sommes-nous pas nés ennemis de Dieu ? Mais si nous sommes fidèles à la grâce du baptême qui donne la foi de notre père Abraham, nous saurons que nous ne pouvons rien refuser à l’Ami qui s’est lié à nous jusqu’à la mort, jusqu’à la vie.