Dimanche 12 mars 2006 - Deuxième dimanche de Carême

Quelle vue magnifique ! Installons-nous donc ici.

Genèse 22,1-18 - Psaume 115 - Romains 8,31-34 - Marc 9,2-10
dimanche 12 mars 2006.
 

Quelle vue magnifique ! Installons-nous donc ici.

Vous êtes partis camper avec des gens que vous n’êtes pas sûrs de bien connaître. Soudain, au détour du sentier, surgit devant vous une perspective grandiose : une paroi de roche sombre lisse et vertigineuse, puis un puissant glacier coupé de séracs éclatants, plus haut encore des pics, des arêtes et des cascades, jusqu’à ce que se perde le regard dans un panache immobile de nuées, signe des vents terribles qui balayent le sommet invisible.

Le souffle coupé vous parvenez tout juste à suggérer de planter les tentes sur le pré où vous êtes... Ils ne veulent quand même pas vous emmener là-dedans !

N’est-ce pas un peu le sentiment des Apôtres devant la transfiguration de Jésus, quand Pierre « ne savait que dire tant était grande leur frayeur » ?

Avec Moïse et Élie, toute l’histoire du peuple ressurgit, ce peuple qui fit alliance avec un Dieu trop grand pour lui. Les tentes évoquent la fête du même nom, lorsque les Juifs se rappellent joyeusement le temps du désert comme celui de la proximité du merveilleux Dieu vivant. Pourtant, au témoignage des Écritures, ce furent aussi des jours d’épreuve et de terrible colère, quand Moïse descendu du Sinaï trouva le Veau d’Aaron sur les autels d’Israël et fit grand massacre des coupables. Et Dieu dit : Je ne marcherai pas avec vous, car si je marchais un seul jour avec vous, j’exterminerais ce peuple ! Mais sur les instances de Moïse, il marcha quand même avec eux.

Quand même. Tel fut dès lors le régime de l’habitation de Dieu au milieu de son peuple, confiné dans la Tente de la rencontre, puis dans la Demeure que pourtant même il quitta aux jours de l’exil et des abominations. Malgré ses péchés et ses révoltes, Israël ne cessa jamais de connaître la bonté du Seigneur et les délices de sa Loi, et le Seigneur ne se lassa jamais de pardonner, de revenir, et de faire revenir. Mais pouvait-il en être autrement avec ce Dieu trop grand pour l’homme pécheur ? Ne demandait-il pas toujours trop à son peuple ?

Dès le début, Dieu demande trop. Quand il appelle Abraham à devenir son ami, il lui dit : « Pars ! » Et il se garde bien de lui montrer d’avance où le conduira cette alliance. Serait-il parti, Abram de Chaldée, s’il avait vu s’avancer le jour du sacrifice ? Demander à l’homme son unique, le bien-aimé, le fils de la promesse, n’est-ce pas trop ? Même si le bras de l’ange arrête celui du père quand le couteau voit déjà la gorge de l’enfant, n’est-ce pas trop, décidément trop ?

Et, que Dieu donne son propre Fils jusque sur la croix, n’est-ce pas trop ? Voilà pourtant ce qu’annonce Jésus à ses disciples, et qu’ils ne peuvent admettre. « Écoutez-le ! » ordonne la voix du ciel comme on presse justement ceux qui ne veulent rien entendre de ce point capital, afin que la parole s’inscrive en eux pour le jour où ils seront devenus capables de la comprendre.

“Transfiguration”, dit-on par influence de la traduction latine : ce mot évoque bien le fait que la gloire divine éternelle du Verbe transparaît un instant à travers le voile de la chair du Fils de Dieu fait homme. Mais le grec “métémorphôthè” signifie littéralement : « il fut métamorphosé ». Plus encore que l’écho lumineux de ce qu’était “la forme” du Verbe avant l’incarnation, nous comprenons donc qu’il s’agit de la transformation qui adviendra au corps de Jésus en sa résurrection. La consigne d’attendre cet événement pour publier la vision confirme cette interprétation qui nous projette vers l’avant, au-delà de la passion et de la mort sur la croix qu’il reste à atteindre et traverser, pour Jésus lui-même et pour ses disciples après lui.

Si la croix est pour nous à la suite de Jésus, la résurrection aussi, et la métamorphose qu’elle signifie. Nous qui avons été baptisés dans la mort du Seigneur, nous sommes déjà de quelque manière ressuscités avec lui. La puissance de l’Esprit nous sanctifie et nous conforme au Christ vainqueur de la mort et du péché, pour autant que nous nous livrons à lui.

Comprenez : vivre avec ce Dieu trop grand et trop exigeant était impossible pour l’homme pécheur, et pourtant Dieu faisait l’impossible pour son peuple. Mais quand les temps furent venus de l’accomplissement des promesses, le Seigneur a ouvert en son Fils une ère nouvelle et éternelle : désormais, l’homme sanctifié resplendirait de la gloire de Dieu au milieu de monde pour l’attirer au salut avec lui. Pierre ne le comprend pas : il veut retenir le Christ avec Moïse et Élie dans les formes du régime ancien, où les délices de l’alliance étaient mêlées de l’amertume de l’infidélité et des terreurs de la mort due au péché. Mais il faut maintenant prendre avec Jésus le chemin qui traverse la mort et la peur pour entrer dans la vie qui ne finira pas.

Certes, mes amis, ils en sont incapables à ce moment, et nous aussi par nous-mêmes ! Mais si nous commençons à marcher dans la foi comme eux, nous sommes transformés sur le chemin que nous faisons avec Dieu qui nous rend capables de l’impossible en lui. Pâques au bout du carême signifie que la résurrection de Jésus mort en sacrifice sur la croix ouvre au monde, au terme des épreuves de ce temps, la perspective de l’assomption en Dieu bienheureux.

Quelle espérance merveilleuse ! Marchons donc avec courage.

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