Jeudi 20 avril 2000 - Jeudi Saint

Stratégie amoureuse.

Ex 12,1-8.11-14 - 1 Corinthiens 23,11-26 - Jean 13,1-15
jeudi 20 avril 2000.
 

Stratégie amoureuse.

S’efforcer d’être plus, essayer d’être tout pour l’autre.

Stratégie féminine : occuper l’espace. Envahir la vie de l’aimé, passer dans ses pensées sans trêve. Au risque de lui aspirer l’air et de l’étouffer.

Stratégie masculine : entourer l’aimée, l’enlever. Au risque du rapt et de l’enfermement.

Stratégie, en grec, c’est guerre. Au fond, l’amour fait un peu la guerre.

Tant et si bien que la guerre fait un peu comme ferait l’amour. Les stratégies du pouvoir et de sa conquête sont simples : il faut multiplier les partisans et accroître leur dévouement. Bien sûr, lorsque le chef institue un adjoint, c’est en le surplombant de toute sa personne, afin qu’il ne soit puissant que par lui et pour lui.

Mais Jésus se met aux pieds de ses Apôtres en les instituant. Apôtre signifie "messager" : "Qu’ils sont beaux les pieds des messagers de la Bonne Nouvelle..." En prenant le rôle d’esclave, Jésus s’efface comme maître et Seigneur, il se fait sans pouvoir. C’est déraisonnable : qui voudrait être le lieutenant d’un homme qui n’est rien ?

Bien sûr, Pierre ne peut comprendre. Et il s’écriera bientôt, avec conviction : "Je ne connais pas cet homme !" La méthode de Jésus pour instituer ses Apôtres est une stratégie absurde et dérisoire pour les hommes. Justement, cette méthode n’est pas une stratégie, mais un vrai chemin d’amour.

Vous avez entendu : "Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’au bout." En grec, "télos" : jusqu’à "la fin", jusqu’à "l’achèvement". En effet, nous arrivons à la fin de la vie de Jésus : demain sera mis à exécution le plan de Satan qui est de le supprimer. Or, ce soir, Jésus semble prendre les devants en s’effaçant de lui-même.

En réalité, là non plus Jésus n’agit pas par stratégie : l’effacement du jeudi Saint ne prévient pas celui du vendredi, mais le signifie. Le Seigneur de la Cène nous révèle que même dans la réalisation de son projet ennemi de Dieu et des hommes, le menteur et homicide des origines ne pourra qu’accomplir le dessein divin. Car c’est librement que le Fils de l’homme entrera dans sa Passion, oeuvre de son amour jusqu’au bout.

Nous autres, pauvres hommes en notre condition défigurée par le péché, nous ne connaissons pas d’amour qui ne fasse un peu la guerre. Or, nous savons bien que la guerre est le contraire de l’amour. De là viennent ces contradictions qui blessent nos vies et nous détruisent.

Jésus nous révèle l’amour, le seul qui mérite son nom, celui qui s’anéantit pour l’aimé. De même, frères et soeurs, quand vous communiez, le corps eucharistique du Christ disparaît tandis qu’il vous institue chrétien.

Quel risque fou Dieu prend ainsi : qu’il est facile d’oublier celui qui a disparu ! Comment le prêtre ne serait-il pas toujours tenté de se prendre lui-même pour ce qu’il est ? Comment l’Église ne risquerait-elle pas sans cesse de s’établir en maîtresse du monde ? Tout se joue donc dans le fait de vivre vraiment la mémoire du Seigneur, dans "l’anamnèse" vivante des disciples.

Des milliers de prêtres imbus de leur personne jusqu’à oublier l’abaissement du Serviteur de Dieu ne serviraient à rien. Une Église sociologiquement triomphante qui ne rendrait pas témoignage à l’effacement du Fils de l’homme ne serait qu’une prétendue Église. Mais le disciple qui aime jusqu’à ne se faire rien pour l’autre est le Christ.

Aimer ainsi est impossible aux hommes ? Sans doute. C’est pourquoi Jésus est ressuscité pour que nous soyons comblés de l’Esprit Saint sans lequel nul ne peut être comme le Fils de Dieu. C’est pourquoi aussi Jésus a lavé les pieds des Douze, promettant par là de toujours purifier les siens par le pardon des péchés, acquis dans sa mort sur la croix, offert dans le bain du Baptême et dans la Pénitence.

Seul l’amour qui renonce à toute guerre est digne de ce nom. Seul l’amour qui perd sa vie pour les autres est un chemin de vie. Si nous le refusons, nous ne servons à rien. Mais si, à la suite du Seigneur qui nous a établis dans la paix, et suivant son exemple, nous savons nous effacer pour grandir les autres, nous sommes l’Amour et nous serons la Vie du monde.