Jeudi Saint 13 avril 2006 - La Cène du Seigneur

En vertu des pouvoirs qui me sont conférés

Exode 12,1-8.11-14 - Psaume 115 - 1 Corinthiens 11,23-26 - Jean 13,1-15
Thursday 13 April 2006.
 

“En vertu des pouvoirs qui me sont conférés”

La formule est belle, mais que signifie-t-elle ? “Pouvoir”, nous comprenons. Lutte pour le pouvoir, lutte contre le pouvoir, enjeux de pouvoir, nos médias en sont pleins et nous en remplissent la tête. Parfois, on croirait qu’il n’y a que cela qui compte.

“Conférer”, en revanche, n’est pas un verbe d’usage fréquent. Il signifie littéralement “porter avec”, “porter ensemble”. Quels sont donc ces pouvoirs qui se portent ensemble ? Par exemple, une décoration, pour la remise de laquelle s’emploie justement la formule en question, introduit celui à qui elle est décernée dans le corps de ceux qui la portent. Or, en même temps que les honneurs, l’impétrant reçoit le pouvoir de remettre à un autre la même décoration. Pour remettre à quelqu’un la Légion d’honneur, par exemple, il faut en être soi-même décoré. De même, on reçoit le titre de docteur de ceux qui le sont déjà, en sorte que l’on devient soi-même dépositaire du pouvoir de “faire” de nouveaux docteurs. Ces pouvoirs sont “de principe” et non discrétionnaires ; leur usage est réglé par le corps, justement, selon ses dispositions propres, et ils doivent s’exercer dans les formes solennelles requises.

Ce soir, tout commence par une formule solennelle de l’évangéliste Jean. Jésus va agir « sachant que le Père a tout remis entre ses mains ». En effet, Jésus ressuscité dira à ses disciples : « Tout pouvoir m’a été remis, au ciel et sur la terre. » Car telle est la “récompense” du Christ pour son sacrifice, pour sa passion et sa mort sur la croix. Mais, direz-vous, nous sommes ici encore à la veille de la passion. En effet, c’est pourquoi l’évangéliste précise que le démon avait déjà inspiré à Judas l’intention de le livrer. Le sacrifice ainsi annoncé est donc considéré comme accompli, c’est pourquoi Jésus peut agir ce soir par anticipation et conférer à ses Apôtres les pouvoirs qu’il a reçus du Père.

De quels pouvoirs s’agit-il ? Il s’agit précisément du sacerdoce, car Jésus a été établi grand prêtre éternel par les souffrances de sa Passion, comme nous l’explique la lettre aux Hébreux. Il peut alors “venir en aide” à ses frères qui demeuraient dans l’ombre du péché et de la mort. Ce pouvoir de servir ses frères par amour en se donnant soi-même jusqu’au renoncement de la croix, ce “sacerdoce royal”, est exactement ce qu’il confère aux Apôtres en leur lavant les pieds.

Les Apôtres sont donc d’abord ici les représentants du corps entier de l’Église, formé de tous ceux que le baptême dans la mort et la résurrection du Seigneur régénère pour la vie nouvelle d’enfants de Dieu. Mais, en plus, les Douze vont recevoir les pouvoirs particuliers qui sont nécessaires au service du corps lui-même, et qui relèvent donc du “sacerdoce ministériel” : pouvoir de célébrer l’Eucharistie et de pardonner les péchés en premier lieu. L’institution dont nous avons entendu saint Paul nous faire le récit est en même temps celle des sacrements où tout le corps est créé et sanctifié, et celle des serviteurs de cette grâce établis comme de bons intendants sur les trésors que Dieu veut dispenser à ses enfants.

Nous sommes fascinés par les pouvoirs que détiennent certains, et pas les autres. C’est normal pour des enfants de la terre marqués par le péché et ses conséquences de convoitise. Mais justement il ne devrait pas en être ainsi parmi nous. Si seulement les ministres voulaient bien exercer leur charge avec l’humilité de celui qui lave les pieds à ceux qui n’ont rien demandé, et si tous les fidèles recevaient avec docilité ce service en rendant grâce à Dieu qui le donne, nous ne souffririons pas des dissensions et des rivalités à la manière du monde.

Vous pensez que je rêve, n’est-ce pas ? Pourtant, si cette perspective n’est pas, non seulement une possibilité réelle à nos yeux, mais même une nécessité à laquelle nous devons nous rendre, que faisons-nous ici ? Certes, les serviteurs que nous sommes sont toujours plus ou moins indignes, nous le savons aussi bien que vous. En fait, nous devrions le savoir mieux, nous pas que vous, mais que nous ne croyons le savoir. Le Seigneur lave les pieds des Apôtres et de leurs successeurs non seulement parce qu’ils en ont besoin, mais aussi pour qu’ils progressent en sainteté, eux qui doivent laver les pieds de fidèles toujours plus ou moins infidèles.

Nous dépendons les uns des autres, frères. Que ceux qui servent servent donc avec humilité, et que tous se réjouissent de leur service ! Alors, par-dessus tout nous pourrons réaliser la volonté du Seigneur que nous nous aimions les uns les autres. Car tel est le pouvoir qu’il nous a conféré la veille de sa passion. Le pouvoir d’aimer est ce qui manque le plus au monde, c’est le seul pouvoir dont nous devrions avoir envie, c’est le seul qui soit vraiment désirable. Et c’est celui que Jésus Christ nous donne ce soir de porter ensemble afin de devenir un peuple prêtre pour le salut de tous nos frères humains : qu’en voyant briller en nous la lumière de l’amour divin, ils s’approchent de celui qui a le pouvoir de les agréger au corps.

Célébrons d’un seul cœur cette liturgie de l’Église dans la solennité et la simplicité de la vérité, et rien en nous ne s’opposera plus à la volonté de Dieu que nous puissions aimer comme il nous a aimés.